Soixante ans après l’indépendance, de quoi les dirigeants français ont-ils peur pour persister à se fier à de faux rapports sur l’Algérie, établis par leurs services de sécurité et leur ambassade à Alger ?
Passionnées, certes, les relations algéro-françaises l’ont été depuis six décennies et elles n’ont même été que cela. Pouvait-il en être autrement ? Il est difficile, en effet, de trouver de par le monde un exemple de décolonisation plus complexe et plus traumatisant. Elle s’est achevée dans un bain de sang et au prix d’actions peu glorieuses de l’armée coloniale, marquées du sceau infamant de la torture pour cette France, patrie des droits de l’homme. Telle est la toile de fond qui a toujours rythmé cette relation si complexe.
Mais, 60 ans après l’indépendance, de quoi les dirigeants français ont-ils peur au point de persister à se fier à de faux rapports sur l’Algérie établis par leurs services de sécurité et par leur ambassade à Alger ? Cette fausse documentation a de tout temps induit en erreur les plus hautes autorités françaises, les amenant à prendre des décisions hâtives, souvent préjudiciables, toujours éloignées de la réalité d’une Algérie qu’ils croyaient connaître. Des rapports établis par une pléiade d’indics autour d’un faux diplomate, Xavier Driencourt, pour ne pas le nommer. Dès les premiers mois de l’indépendance en 1962, la France, vaincue après 132 ans de colonisation, s’est fortement investie pour constituer une 5e colonne, dans le but d’imposer un pouvoir en Algérie qui lui serait favorable par cooptation.
Depuis, la France n’a jamais cessé d’agir secrètement ou de manière directe, au gré des circonstances. Elle a été de tous les coups et de toutes les crises, toujours prompte à mettre son grain de déstabilisation. La décennie noire, 1990-2000, constitue, pour les historiens, un échantillon particulièrement instructif de ces comportements français. Alors que l’Algérie, son peuple et son armée combattaient seuls un terrorisme d’une violence inouïe, la France a poussé le cynisme jusqu’à se faire complice de l’intégrisme islamiste. Elle a collaboré ouvertement avec ce fléau dévastateur. Le Président François Mitterrand n’a-t-il pas exprimé publiquement sa ferme opposition à l’arrêt du processus électoral ? Il a exigé la poursuite des élections législatives, avortées en 1991, qui allaient installer définitivement le fondamentalisme à la tête du pays, que l’Élysée trouve plus acceptable que le patriotisme et le nationalisme.
Pour la France, c’est une aubaine inespérée, pour éloigner du pouvoir les responsables ayant fait la guerre d’indépendance, ainsi que tous les patriotes. Une tentative sournoise de dompter la valeureuse Armée nationale populaire (ANP), gardienne des valeurs de la nation. C’est ainsi que la même France et son mainstream médiatique ont inventé le sinistre «qui tue qui ?», au moment où l’armée et les services de sécurité algériens menaient une guerre implacable contre l’islamisme, lavant ainsi les terroristes de tous les crimes odieux, et accusant l’ANP et les services de sécurité. Une rhétorique cynique qui trahissait un soutien abjecte en faveur des assassins de femmes et d’enfants. Pendant la décennie noire, ces mêmes milieux avaient toute l’aide française (visas français délivrés immédiatement au guichet, ainsi qu’une aide journalière en France de 120 francs/jour par une association activant en France sous tutelle des services de ce pays).
Cette stratégie d’influence a failli aboutir durant les deux décennies 1999-2019, quand les dirigeants de l’époque avaient déroulé le tapis rouge aux Français, leur offrant un accès sans limite à tout et dans tous les domaines. Confortablement installée dans une posture d’ingérence, l’ambassade de France à Alger n’était pas avare en faux rapports attestant la bonne santé du défunt Président Abdelaziz Bouteflika. Même l’Élysée s’y mettait. Lors d’une visite de travail à Alger, en juin 2015, le Président François Hollande n’a-t-il pas consterné les médias, en affirmant qu’il était «rare de rencontrer un chef d’État qui a cette alacrité» ? Il a fallu attendre le printemps 2019, avec l’avènement du Hirak béni, pour que l’ambassadeur de France de l’époque, un agité du bocal qui écume aujourd’hui encore les plateaux de télévision français en s’érigeant en «spécialiste» d’une Algérie qu’il n’a jamais vraiment connue, comprenne enfin que la France officielle est rejetée par les Algériens.
L’impressionnant mouvement populaire pacifique a pris de court l’ambassade de France, qui, à cette époque, plaidait obstinément et en toute ingérence pour un cinquième mandat présidentiel, afin d’installer au pouvoir sa fidèle cinquième colonne. Encore une fois, peine perdue. Le Hirak a été un sursaut salvateur. Il est venu mettre fin à une dérive oligarchique de mise sous tutelle de l’Algérie. Que dire, sinon que la déception a été totale pour la France qui voyait fondre comme neige au soleil un travail patiemment fignolé durant des décennies. Le choix populaire de mettre fin au cinquième mandat est tombé tel un couperet. Ce Hirak pacifique a été une leçon de démocratie et de civisme pour le monde entier. Des dizaines de millions d’Algériens manifestaient dans les rues sans qu’aucune goutte de sang ait coulé. Malgré ce verdict populaire algérien sans appel, la France ne se résigne pas. Elle tente une dernière manœuvre, en voulant imposer une période de transition dont elle a tout préparé avec le frère-conseiller du défunt Président, et rejouer, ainsi, la partition tunisienne avec un Moncef Marzouki algérien. Nous y voilà, avec une liste regroupant toute la cinquième colonne et ses relais habituels.
Au Quai d’Orsay, on s’agite. Les équipes travaillent, le projet est ficelé et la stratégie est claire. Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, monte au créneau et lâche, triomphant, devant les médias : «L’Algérie a besoin d’une période de transition !» Une expertise désintéressée — bien sûr !— et, derrière le rideau, le Président Macron en rajoute une couche, avec la proposition d’une prolongation du 4e mandat de deux années et d’instauration d’une période de transition. Le greffon n’a pas pris. La France ose un autre coup tordu, activant le levier de la diaspora, marginalisée durant vingt ans, pour l’intégrer à sa politique anti-algérienne et de refuser les élections. N’a-t-elle pas laissé des personnes âgées se faire agresser sous l’œil passif de policiers durant la présidentielle de 2019 dans certains bureaux de vote à Paris ? Le message était clair : pas de présidentielle, mais une transition, sinon décrédibiliser les élections et encourager des manifestations de rue en Algérie.
Cette présidentielle de 2019, la plus libre et la plus transparente depuis l’indépendance, voit l’élection d’un candidat qui n’était pas dans les plans de la France. Une fois encore, les Algériens viennent de faire avorter ces scénarios soigneusement ourdis. Ils ont choisi un candidat issu d’une famille de patriotes, connaissant parfaitement le pays, doté d’une solide expérience en gestion et en gouvernance, reconnu pour ses compétences et sa probité, et connu pour sa dénonciation de l’oligarchie et de la kleptocratie.
La réaction française ne se fit pas attendre. À peine investi, le Président Tebboune essuya un feu nourri venu de l’Hexagone. Il était clair que la France supportait mal l’arrivée au pouvoir d’un homme sur lequel ne pourraient jamais peser les «traditionnelles influences» de ses cercles familiers. L’ancienne puissance coloniale, toujours figée entre angoisse et nostalgie de «l’Algérie de papa», ressasse ses vieux réflexes qui ont décidément la peau dure.
Rappelons-nous, le Président Macron a attendu quatre jours, pour féliciter le Président élu, alors que son homologue américain Donald Trump a présenté ses félicitations le jour même au Président Tebboune, pour son élection, dans un message élogieux. Depuis décembre 2019, l’Algérie a entamé son redressement, plaçant le bien-être du peuple algérien au rang de priorité majeure, avec une attention particulière portée à la diaspora.
Plusieurs mégaprojets structurants sont en cours. Le Président Abdelmadjid Tebboune va inaugurer l’un des plus grands projets de l’histoire de l’Algérie indépendante : la ligne ferroviaire Béchar–Tindouf, destinée à l’exploitation de l’immense gisement de fer de Gara Djebilet, réalisée sans endettement. Cette réalisation historique, miracle de l’Algérie nouvelle, s’ajoute au projet de gazoduc transsaharien, à la dorsale et à la route transsaharienne.
Autant de projets appelés à faire de l’Algérie une plaque tournante économique du continent africain. Et la France ? Elle demeura aveuglée par ses faux rapports et une haine recuite, refusant obstinément d’admettre cette réalité d’une Algérie libre, souveraine et qui avance. Pourtant, les arguments rationnels ne manquent pas, pour refonder une relation sereine, d’égal à égal, entre une puissance africaine et une puissance européenne. Aujourd’hui, plongée dans un cauchemar étrange, la France assiste, impuissante, à la chute inexorable de la Ve République, née avec la guerre d’indépendance 1954-1962. Elle risque de disparaître, tant qu’elle demeure prisonnière de cette haine envers l’Algérie. Cruelle ironie de l’histoire.
À peine investi, le Président Tebboune essuya un feu nourri venu de l’Hexagone. Il était clair que la France supportait mal l’arrivée au pouvoir d’un homme sur lequel ne pourraient jamais peser les «traditionnelles influences» de ses cercles familiers.
B. T.