Forum de la mémoire d’El Moudjahid – 10e anniversaire du décès de Hocine Aït Ahmed : hommage à une figure historique de la Révolution

Ph. T. Rouabah
Ph. T. Rouabah

Ils étaient tous là, ou presque. Anciens compagnons, universitaires, famille et militants du parti. Le Forum d’El Moudjahid, organisé pour marquer le 10e anniversaire de la disparition de Hocine Aït Ahmed, avait des allures de conclave historique.

Plus qu’un hommage, c’était un rendez-vous avec la mémoire complexe et exigeante d’une nation. Au centre des débats, l’ombre portée d’un homme qui n’a jamais cessé d’incarner une certaine idée de l’Algérie libre, plurielle et fidèle à ses principes. L’histoire d’Aït Ahmed se confond avec celle de la nation et de Révolution algérienne. À seulement 19 ans, il est l’un des «chefs historiques» qui déclenchent la lutte de Libération nationale, le 1er Novembre 1954. Ce jeune homme, issu de la Kabylie, n’est pas seulement un combattant.

C’est un stratège et un diplomate précoce. Dès 1955, il représente le Front de libération nationale (FLN) à la Conférence de Bandung, posant les fondations diplomatiques de l’Algérie future sur la scène internationale. Son arrestation, en 1956, avec Ahmed Ben Bella et d’autres, à la suite du détournement de l’avion qu les transportait, le prive des champs de bataille, mais fait de lui un symbole international de la cause algérienne.

Après l’indépendance en 1962, sa vie devient un long combat pour la démocratie, la justice sociale et la reconnaissance de l’identité berbère. Alternant entre exil et brèves ouvertures politiques, il demeure, jusqu’à sa mort en 2015, une conscience critique et incontournable de la République. Le Forum organisé en son honneur n’était pas une simple cérémonie de commémoration. Les discussions ont évité l’hagiographie pour privilégier l’analyse et le débat. Parmi les intervenants, on note la présence d’historiens comme Ismaïl Dahi, de l'université de Msila, et Meziane Saïdi, de l'École normale supérieure de Bouzaréah (Alger).

Le thème central a tourné autour de la cohérence de son combat. Les échanges ont mis en lumière sa pensée politique, articulée autour de plusieurs piliers, «la légitimité historique ne vaut que si elle se traduit en légitimité démocratique, l’unité nationale est sacrée, tout autant que la souveraineté populaire». L’historien Ismaïl Dahi a ouvert la réflexion en posant un cadre audacieux «Aït Ahmed est l’incarnation même d’une dialectique historique algérienne, ce n’est pas un maquisard par accident, mais par fidélité à une certaine idée de la souveraineté populaire, et de la liberté».

Le rapport, présenté par Hocine Aït Ahmed en décembre 1948 lors de la réunion du Comité central du MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques), à Zeddine, marque un tournant décisif dans l'histoire du nationalisme algérien. Âgé de seulement 22 ans, Aït Ahmed, en sa qualité de président de l'Organisation spéciale (OS), y démontre l'inéluctabilité de la lutte armée face à la répression coloniale, tout en définissant les modalités pratiques pour son déclenchement. Ce document programmatique, fruit d'une analyse lucide des échecs pacifiques du PPA-MTLD, pose les bases de la Révolution de 1954.

Le Pr Meziane Saïdi, pour sa part, a insisté sur les dimensions intellectuelle et internationale du moudjahid, précisant «qu'avant beaucoup d’autres, Aït Ahmed avait compris que la bataille pour l’Algérie se jouait aussi dans les arènes diplomatiques et dans la guerre des récits». Son rôle, à Bandung, n’était pas protocolaire, il s’agissait d’inscrire la lutte algérienne dans le grand récit de la décolonisation et du non-alignement. Pour l'universitaire, Dda El-Hocine était «un homme d'État, une référence de lutte et une personnalité hors pair». Pour lui, Aït Ahmed «ne peut être classé politiquement en dehors du cadre nationaliste», car ,poursuit-il, «les notions de démocratie, de paix civile et de liberté d'expression» constituaient son mantra.

L’héritage d’Aït Ahmed est multiple, ce qui est le propre des grandes figures. Sa contribution la plus durable réside sans doute dans l’articulation entre unité et démocratie, dans trois dimensions «unité nationale, justice sociale, et liberté populaire», comme l’a rappelé le PDG d'El Moudjahid, Brahim Takheroubte. Sur le plan politique, il a incarné l’opposition éthique. Dans un paysage politique souvent caractérisé par le clientélisme et la violence, le FFS, sous sa direction, est resté un parti structuré autour d’un projet et de valeurs.

Son rejet de la violence comme moyen d’action politique et ses appels répétés au dialogue national ont tracé une ligne de conduite que beaucoup d’acteurs politiques contemporains revendiquent encore. Dix ans après sa disparition, Hocine Aït Ahmed n’est pas une figure du passé à commémorer, mais un interlocuteur du présent.

T. K.

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Ils ont dit

Mustapha Aït Ahmed, neveu du défunt :
«Une vie de militantisme»
 
 
«Depuis mon jeune âge, j'étais impressionné par sa forte personnalité. Il était fort de caractère, car il a passé presque toute sa vie à militer. Il a contribué énormément durant la guerre de Libération. Il était comme un stratège de guerre. Il faut rappeler que Hocine Aït Ahmed était trop proche de ses parents.»
 
Mellila Aït Ahmed, nièce du défunt :
«Il a sacrifié toute sa vie pour l'Algérie» 
 
 
«Je suis très contente d'être présente parmi les grandes figures historiques de l'Algérie. Je salue l'engagement du quotidien El Moudjahid et l'association Mechaâl Echahid, qui sont toujours présents pour préserver la mémoire nationale. Hocine Aït Ahmed est considéré comme un symbole de la Révolution. Il a consacré toute sa vie pour la libération de l'Algérie. Personnellement, j'ai vécu un peu avec lui, il était un homme modeste, qui a toujours respecté les gens. D'ailleurs, quand j'étais petite j'avais toujours le plaisir de prendre mon petit déjeuner avec lui, il était toujours proche de sa famille et de ses proches, qui l'aimaient beaucoup, il était toujours disponible pour eux».
 
Rachid Hanifi, compagnon du défunt :
«Il faut suivre les traces de nos symboles»
 
 
«Hocine Aït Ahmed a sacrifié toute sa vie pour l'indépendance et la dignité de l'Algérie. Son combat est un message fort pour les nouvelles générations, appelées à le poursuivre et à honorer les sacrifices des chouhada. Cet homme a tout donné pour que l'Algérie puisse retrouver sa souveraineté et sa dignité, parce que l'indépendance seule ne suffit pas. C'est pour ça qu'il a continué quand même, pour que le peuple puisse contribuer, à travers les libertés dont il doit légitimement profiter, à construire l'avenir du pays. Nous avons tous une responsabilité pour une Algérie unie et digne».
 
Le moudjahid Mohamed Ghafour, dit «Moh Clichy» :
«On a été dans la même prison»
 
 
 «J'étais l'un des hommes qui ont partagé la même prison, en France, avec lui. Il m'a demandé de lire une lettre devant le juge. «Monsieur le président, à ce titre nous n'avons fait que notre devoir au service de la Révolution de notre peuple. Nous nous considérons comme des soldats, qui se battent et savent mourir pour leur idéal, ainsi nous faisons partie intégrante de l'Armée de libération nationale. Nous avons un Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), seul habilité à nous administrer et à nous donner des ordres. Alors nous déclinons ainsi la compétence des tribunaux français». Un message qui a été adressé devant un tribunal plein. J'ai considéré ce geste comme une gifle pour la France. Nous étions prêts à mourir pour la liberté de pays».
     
Propos recueillis par Zine Eddine Gharbi 
 

 

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