Le décès de l’ancien président Liamine Zeroual, survenu dans la nuit du 28 au 29 mars 2026 à l’hôpital militaire d’Aïn Naâdja à l’âge de 84 ans, a donné lieu à une vaste couverture médiatique, témoignant de la place singulière qu’occupait cette figure dans l’histoire nationale et dans les représentations internationales de l’Algérie.
Immédiatement après l’annonce de son décès, les rédactions arabophones et internationales ont déployé des angles narratifs diversifiés, offrant un panorama d’analyses où se mêlent hommages, lectures politiques rétrospectives et évocations douloureuses de ce que l’on a appelé la «décennie noire». L’examen attentif des sources fait apparaître des approches divergentes qui reflètent les blessures de la mémoire nationale, ainsi que les perceptions multiples d’une transition pacifique.
L’espace médiatique arabe :
Entre deuil officiel et rappel des années de tourmente
Dans l’ensemble des médias arabophones, plusieurs orientations narratives se sont dégagées. D’un côté, les journaux ont privilégié un registre consensuel mettant l’accent sur le deuil national et la reconnaissance d’un homme d’État. L’agence anadolu, dont la dépêche a été largement reprise, a titré sobrement «Décès de l’ancien président Liamine Zeroual : l’Algérie décrète trois jours de deuil». L’information mettait en avant les honneurs officiels rendus au défunt, la présidence de la République ayant aussitôt ordonné une cérémonie militaire à laquelle le chef de l’État, Abdelmadjid Tebboune, s’est rendu pour saluer la mémoire de l’ancien président.
De l’autre côté, des chaînes d’information en continu, comme Al Jazeera et Sky News Arabia, ont choisi d’emblée de rappeler le contexte dans lequel le nom de Liamine Zeroual s’est inscrit dans l’histoire algérienne. Al Jazeera a ainsi intitulé sa couverture «Le décès de l’ancien président Zeroual, le commandant de la “décennie noire”», tandis que Sky News Arabia annonçait le décès, tout en inscrivant celui-ci dans une trajectoire indissociable des années de violence qu’a traversées le pays. Asharq News, pour sa part, a retenu un titre centré sur les circonstances de la disparition : «Après une lutte contre la maladie, décès de l’ancien président algérien Liamine Zeroual», adoptant un ton factuel, tout en soulignant le caractère soudain de l’annonce.
C’est, toutefois, dans la presse écrite que les analyses les plus approfondies ont vu le jour. Le quotidien panarabe Al Qods Al arabi a publié un long article intitulé «Un flot d’écrits et de témoignages sur sa période… le départ de l’ancien président Zeroual…». Ce texte, fourni en informations, a présenté une synthèse remarquable en donnant la parole à des témoins et acteurs de l’époque, louant en le défunt l’image d’un «nationaliste intègre», le président, qui a su instituer la limitation des mandats présidentiels, et celui qui, lors du Hirak de 2019, a refusé toute proposition visant à le replacer sur le devant de la scène politique. Le quotidien Al-Arab a, quant à lui, choisi un titre emblématique «l’Algérie dit adieu à Liamine Zeroual… le général de la phase transitoire et l’homme de l’affrontement…».
L’article s’est distingué par son insistance sur l’héritage militaire et politique du défunt, rappelant qu’il fut d’abord un soldat promu général, avant d’être désigné, en 1994, pour prendre la tête de l’État, dans des circonstances exceptionnelles. Le journal a relevé un point de convergence entre les différentes sensibilités, à savoir la reconnaissance unanime de la probité morale du défunt, de sa modestie et de son choix d’être enterré dans sa ville natale de Batna.
La presse internationale :
La singularité du retrait volontaire soulignée
Sur le plan international, la couverture médiatique s’est caractérisée par une distance analytique non dénuée de jugements implicites. Le quotidien français Le Monde a publié un article intitulé «Liamine Zéroual, ancien président et visage de l’État algérien durant la “décennie noire”, est mort». Ce texte, relevant davantage de la biographie rétrospective que du faire-part, s’est attaché à décrire le rôle de «pilier» de l’armée que le défunt avait incarné face à la menace terroriste.
Le ton employé, celui du rappel historique, a privilégié un vocabulaire typique des représentations françaises de l’époque : «décennie noire», «guerre civile». L’article s’est abstenu de tout hommage personnel, pour souligner plutôt que l’ancien président avait été «un rouage essentiel», une formulation qui reflète une lecture des événements, où le rôle des institutions algériennes est envisagé à travers le prisme des rapports et le contexte de la crise sécuritaire dans les années 90.
Une autre perspective est venue du Sri Lanka Guardian, qui a publié un éditorial au titre significatif : «Algeria’s Zeroual and the Dignity of Withdrawal». Ce texte, qui dépasse le cadre du simple faire-part, utilise l’exemple algérien pour en tirer une réflexion morale universelle. L’auteur y salue la décision de Liamine Zeroual d’organiser une élection présidentielle anticipée en 1998, alors qu’il lui restait deux années de mandat, et de se retirer sans créer de vide institutionnel. Ce geste est présenté comme un modèle de «retrait volontaire», mis en contraste avec les pratiques observées dans d’autres pays où l’attachement au pouvoir est la règle. Cette analyse, rare dans le concert médiatique international, a eu le mérite de dépasser les clivages politiques habituels, pour s’intéresser à une dimension éthique de l’exercice du pouvoir.
Du côté africain, le Kenya Star a privilégié une approche diplomatique et continentale. Le titre «AUC Chairperson Youssouf mourns ex-Algeria President Liamine Zeroual» inscrit la disparition dans le cadre des relations interétatiques et des hommages institutionnels rendus par les organisations régionales. Le discours adopté est celui du deuil protocolaire et du respect pour un leader ayant contribué à la stabilité régionale, une perspective qui, en mettant l’accent sur la dimension internationale de la carrière du défunt, évoque discrètement son rôle au plan intérieure.
L’examen comparé des corpus médiatiques arabophones et internationaux permet de dégager plusieurs lectures interprétatives de l’héritage de l’ancien président, qui structurent les récits proposés. Une première lecture, que l’on peut qualifier d’institutionnelle et consensuelle, prévaut dans les médias des pays amis de l’Algérie, où Liamine Zeroual y est présenté comme le soldat de la nation ayant accepté la mission la plus périlleuse, à un moment où le pays menaçait de sombrer dans le chaos.
L’accent est mis sur la restauration de l’autorité de l’État, sur l’inscription, dans la Constitution de 1996, du principe de limitation des mandats présidentiels, une avancée institutionnelle rarement relevée dans la presse occidentale, et sur la sagesse de son retrait du pouvoir. Une deuxième lecture, historique, prédomine dans la presse arabe, ainsi que dans certains médias occidentaux, elle met l’accent sur le contexte de la décennie noire. Son action est analysée comme celle d’un «exécutant d’une politique multidimensionnel face aux groupes armés», allant de la lutte armée à la politique de rahma, de réconciliation et de concorde, et son retrait de 1998.
Cette lecture, qui entretient une vision essentiellement sécuritaire de l’Algérie contemporaine, occupe une place importante dans les médias français. Une troisième lecture, d’ordre moral, se dégage de certains éditoriaux, comme celui du Sri Lanka Guardian et de quelques témoignages recueillis dans la presse nationale. Elle dépasse les clivages politiques habituels pour s’intéresser à la probité personnelle, à la sobriété et au renoncement au pouvoir.
La décision de se retirer en 1998, alors que l’ancien président jouissait encore d’une légitimité populaire, y est présentée comme un acte de lucidité politique rare. De même, le silence observé après 2019, lorsque le Hirak réclamait un changement radical, est interprété comme une forme de loyauté envers la nation. La disparition de Liamine Zeroual ouvre une nouvelle page dans l’historiographie nationale. L’homme aura été, durant son mandat, l’artisan d’une politique qui, pour être marquée par les nécessités de la lutte contre le terrorisme, n’en comportait pas moins une dimension institutionnelle de long terme.
C’est sous sa présidence que fut favorisée l’émergence d’une presse pluraliste et qu’une élection législatives fut organisée en 1997, posant les jalons d’une vie politique sereine.
Son legs le plus durable, et celui qui a été le plus souvent salué dans les médias, demeure l’inscription dans la Constitution de 1996 du principe de limitation des mandats présidentiels à deux.
Son choix de quitter volontairement le pouvoir en 1998, après avoir contribué à stabiliser le pays, lui confère une stature singulière dans un environnement politique où l’alternance pacifique demeure un enjeu essentiel dans le contexte régional.
T. K.