Entretien réalisé par : Amar Fedjkhi
El Moudjahid : L’Algérie couvre-t-elle réellement ses besoins en matière de don de sang ?
Dr Abdelmalek Sayah : En matière de chiffres, l’Algérie enregistre plus de 700.000 dons par an. Cela permet globalement de répondre aux besoins des malades dans les différentes structures hospitalières du pays. Si l’on se réfère aux recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui préconise environ 10 dons pour 1.000 habitants (soit 1% de la population), nous sommes à près de 15 pour 1.000. À l’échelle africaine, c’est un très bon niveau, d’autant que beaucoup de pays ne dépassent pas 5 pour 1.000. Mais il y a l’art et la manière. Une lecture approfondie des chiffres montre qu’une grande partie des dons provient du don familial. Plus de 60% des dons sont effectués par les proches du malade, sollicités dans l’urgence. Or, notre choix politique est clair : aller vers un don volontaire, régulier et non rémunéré à 100%, comme le recommande l’OMS. Avoir du sang en quantité suffisante, en qualité, disponible pour tous les groupes et en temps voulu, c'est vital. Nous sommes encore loin de cette situation idéale. Par ailleurs, nous continuons d’importer des dérivés du plasma, albumine, facteurs de coagulation ainsi que du matériel et des équipements transfusionnels. Si nous voulons atteindre l’autonomie, il faudra augmenter le nombre de donneurs volontaires et renforcer la sensibilisation.
Quels sont les principaux défis organisationnels et structurels ?
Le premier défi est d’aller vers le donneur. Aujourd’hui, la majorité des centres de transfusion sont implantés à l’intérieur des structures hospitalières. Or, ce n’est pas au donneur de s’adapter au système : c’est au système d’aller vers lui. Il faut développer des sites en milieu urbain dense, multiplier les collectes mobiles et choisir des lieux fortement fréquentés. L’expérience montre que le choix du site est déterminant. Un autre problème concerne l’accessibilité pour les femmes. Les conditions actuelles favorisent davantage les hommes, alors que les femmes représentent plus de 50% de la population. En ne tenant pas compte de cette dimension, nous perdons un potentiel important de donneurs.
D’après mon expérience, l’indice de générosité est même souvent très élevé chez les femmes. Il faut, donc, adapter l’organisation pour accueillir les deux sexes dans des conditions appropriées. Nous devons également moderniser la gestion. Il est indispensable d’instaurer un système centralisé via un serveur national pour mieux coordonner les structures. Il arrive que des poches soient incinérées dans un centre alors qu’un autre en manque. Une meilleure coordination permettrait d’éviter ce gaspillage, d’autant que chaque poche a un coût important. Le numérique peut aussi renforcer la confiance : applications avec géolocalisation des sites de collecte, information sur l’utilisation du sang (dans le respect de l’anonymat), facilités d’accès, stationnement. Aujourd’hui, le système reste parfois trop bureaucratisé : horaires limités, fermeture le week-end, absence d’adaptation aux fortes chaleurs estivales. Il faut organiser davantage de collectes nocturnes et adapter les horaires aux disponibilités des donneurs. Le don de sang n’est pas seulement une question technique : c’est une responsabilité collective qui concerne toute la société.
Comment s’organise le don de sang durant le mois de Ramadhan ?
Il n’est pas recommandé de donner son sang en état de jeûne, car il faut s’hydrater avant et après le don. Durant le Ramadhan, les collectes sont, donc, organisées après la rupture du jeûne, idéalement une à deux heures après l’iftar, voire après la prière d’El Icha et les prières de Tarawih. Il est ensuite conseillé de bien s’hydrater pour compenser le volume donné. L’expérience algérienne est très positive. Même lorsque le Ramadhan coïncidait avec la période estivale, traditionnellement marquée par une baisse des stocks, nous avons parfois enregistré des volumes supérieurs à la moyenne habituelle, dépassant les 40.000 poches collectées durant le mois. Cette réussite repose sur une coordination entre le ministère de la Santé, les structures transfusionnelles et le ministère des Affaires religieuses.
Des campagnes de sensibilisation précèdent les collectes, organisées dans les grandes mosquées ou via des unités mobiles, avec des espaces distincts pour hommes et femmes. Le contexte spirituel joue un rôle majeur. Le Ramadhan favorise la générosité et la solidarité. Donner son sang n’est pas une perte : c’est un partage de la vie. Au-delà de la dimension médicale, le don de sang renforce les liens humains, instaure un climat de confiance et porte un message universel de paix et de fraternité.
A. F.