Il est des lieux où le silence parle plus fort que les mots. Au pied du majestueux sanctuaire des martyrs sur les hauteurs d’Alger, le Musée national du moudjahid s’ouvre comme un livre d’histoire grandeur nature, invitant le visiteur à parcourir, pas à pas, les pages les plus intenses de la mémoire algérienne.
Dès le hall d’entrée, le ton est donné. Les regards des membres du groupe des 22, figés dans des portraits solennels semblent accompagner chaque visiteur dans cette traversée du temps. À leurs côtés, des cadeaux symboliques des chefs d’Etat dont les derniers sont celles du sultan d’Omar et du président Biélorusse rappellent que la mémoire nationale dialogue aussi avec le monde. L’atmosphère est à la fois sobre et chargée d’émotion, comme une antichambre de l’histoire. Le parcours circulaire appelle naturellement à bifurquer vers la droite où commence une immersion progressive, presque initiatique.Le premier pavillon s’ouvre sur les premières lueurs de la résistance.
Entre 1830 et 1919, l’Algérie refuse l’effacement. Dans cet espace, la figure de l’Emir Abdelkader domine, imposante et inspirante. Des objets lui ayant appartenu, exposés avec soin, murmurent les récits d’une lutte précoce et organisée. Non loin, le plan de la Smala, capitale itinérante, témoigne d’un génie stratégique souvent méconnu. Quelques pas plus loin, le deuxième pavillon plonge le visiteur dans une autre réalité, plus sombre. Celle d’une politique d’implantation des colonies, marquée par l’expropriation, la terre brûlée et l’appauvrissement systématique. Les documents exposés, froids dans leur matérialité, révèlent une violence structurelle. Le troisième pavillon amorce un tournant.
L’histoire s’accélère, les consciences s’éveillent. Entre 1919 et 1954, le mouvement national prend forme, se structure et s’organise. Tracts, journaux, portraits de militants : tout ici évoque une montée en puissance politique et idéologique. Puis vient le dernier pavillon. Le cœur battant du musée. Celui de la guerre de libération nationale. Les documents, les photographies, les armes, débris d’avion, outils de communication, instruments médicaux composent un récit dense, presque vertigineux. Les grandes étapes de la Révolution, du Congrès de la Soummam à la bataille d’Alger, s’y déploient avec force.
Parmi les pièces les plus marquantes, la caméra du cinéaste serbe Stevan Labudovic rappelle combien l’image fut aussi une arme. Dans des espaces plus intimistes, baignés d’une lumière tamisée et portés par une scénographie immersive, le musée n’élude pas les pages les plus sombres de l’histoire. La torture, la peine capitale, ou encore les traversées nocturnes des lignes électrifiées Challe et Maurice : autant de séquences qui saisissent le visiteur et l’obligent à regarder l’histoire en face.La visite s’achève dans un recueillement presque instinctif. Le dôme, chef-d’œuvre architectural, enveloppe le visiteur dans une atmosphère spirituelle.
Les versets coraniques, finement sculptés et dorés, accompagnés d’une récitation continue, instaurent une paix solennelle. Comme un dialogue silencieux avec les martyrs. En quittant les lieux, le regard est attiré par une fresque de marbre où scintillent, en lettres d’or, les vers du poète Mohamed Laid Al-Khalifa. Une ode aux martyrs, ultime rappel que la mémoire n’est pas un héritage figé, mais une responsabilité vivante. Au Musée national du moudjahid, l’histoire ne se raconte pas seulement : elle se ressent. Et, surtout, elle se transmet.
K. B.