Le 19 mars, l'Algérie célèbre une des dates clés. Pas pour marquer une simple date dans un calendrier, mais pour ressentir le pouls profond de son histoire.
Ce jeudi, la nation commémore le 64e anniversaire de la Victoire. Hier, le Forum d’El Moudjahid a offert une plongée exceptionnelle au cœur de cette mémoire, en se penchant sur l'un des épisodes les plus cruciaux de cette épopée. La bataille diplomatique des Accords d'Évian, incarnée par la figure tutélaire de Krim Belkacem et ses compagnons d'armes. Pour saisir l'émotion qui émanait des travées du Forum, il faut d'abord mesurer le poids de la date célébrée. Le 19 mars 1962 ne fut pas seulement l'entrée en vigueur du cessez-le-feu. Il fut le point d'orgue de sept années et demie d'une guerre de Libération nationale inébranlable pour mettre fin à 132 ans d'occupation coloniale.
Après le sacrifice d'un million et demi de martyrs, les accords signés le 19 mars 1962 à Évian officialisaient l'issue d'une lutte impitoyable. Ce jour marque la victoire de la volonté d'un peuple et pave la voie au référendum d'autodétermination du 1er juillet, prélude à la proclamation de l'indépendance le 5 juillet 1962. C'est l'aube de la souveraineté pleine et entière, le moment où le monde a dû reconnaître que l'unité et le sacrifice algériens avaient eu raison d'une des puissances coloniales les plus aguerries. Le Forum a mis en lumière la complexité humaine et stratégique de cette victoire.
Le moment le plus poignant fut sans conteste l'intervention de Kawthar Krim, fille du colonel Krim Belkacem, l'un des six chefs historiques et chef de la délégation algérienne à Évian. Avec une émotion à peine voilée, elle a évoqué la figure de ce «lion du Djebel», devenu fin stratège autour de la table des négociations. «Énorme, ils ont réussi avec brio», a-t-elle déclaré, en parlant des négociateurs.
Revenant sur le travail de son père, elle a décrit «un chef méticuleux et déterminé, entouré d'un commando de choc de jeunes brillants». Elle a tenu à rappeler un détail capital sur la genèse des accords, où «Krim Belkacem, ce 18 mars, a non seulement fait relire les 93 pages des accords, mais il les a paraphées. Ce moment était un moment glorieux, c'est vraiment le jour de la victoire». Avant d'ajouter que son père «a respecté le serment du 1er novembre», celui d'une «indépendance sans partition», retrouvant «l'intégrité du territoire». Ce témoignage direct a offert à l'assistance une vision intime et vibrante du serment tenu. Cette dimension a été magnifiée par le journaliste et scénariste Boukhalfa Amazit, dont l'intervention a pris des allures de prose poétique, pour brosser le portrait de Krim Belkacem. «Il est né en elle (l'Algérie, ndlr), il a vécu pour elle et d'elle, il est mort», a-t-il lancé, dépeignant un destin hors du commun, presque «shakespearien», comme il le dit. «Combattant pugnace, chef respecté, stratège divinateur sur le champ de bataille, politique charismatique et avisé, diplomate habile et communicatif, tout en subtilité», autant de facettes d'un homme, dont «le portrait ne s'abrège pas».
M. Amazit a également insisté sur le caractère qu'il qualifie de «magique et fondateur» d'Évian, soulignant : «Évian n'était pas seulement un simple processus de fin de guerre, mais un moment clé de l'histoire de l'Algérie, car tout a été préparé par des guerriers, et des diplomates chevronnés.» Il a conclu sur une note plus grave, rappelant que les blessures du colonialisme n'ont pas disparu du monde, «parce qu'elle se poursuivent de nos jours en Palestine, et au Sahara occidental», liant ainsi la mémoire nationale aux luttes contemporaines.
Prenant le relais, l'historien Amar Khodja a replacé cette signature dans la longue durée de la guerre de Libération. Selon lui, le 19 mars est l'aboutissement logique d'une double bataille, militaire et diplomatique, engagée très tôt par le FLN. «Dès 1955, le Front a su l'importance de la bataille diplomatique», a-t-il souligné, citant les figures de Hocine Aït Ahmed et M'hamed Yazid aux côtés de Krim Belkacem, précisant que «grâce à la lutte armée sur le terrain et à cette bataille diplomatique, qui a isolé la France sur la scène internationale, le général de Gaulle s'est retrouvé obligé de négocier la liberté de l'Algérie». Pour l'historien, Évian est le point de convergence de ces deux forces, la preuve que la diplomatie algérienne était portée par des «guerriers chevronnés, amoureux du pays».
Kawthar Krim : «Mon père a respecté l'intégrité du territoire, sans partition.»
Amar Khodja : «Sans la lutte armée et la diplomatie, De Gaulle n'aurait jamais négocié.»
T. K.
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L'hommage :
Le point d'orgue de cette rencontre au Forum El Moudjahid fut, sans conteste, l'hommage vibrant rendu à la mémoire du colonel Krim Belkacem, artisan majeur de la victoire, en la personne de sa fille, Kawthar Krim. Dans une atmosphère empreinte de recueillement et de ferveur patriotique, l'assistance, composée de moudjahidine, d'historiens, a longuement applaudi celle qui porte avec dignité le flambeau de son illustre père.
Visiblement émue, Kawthar Krim a reçu cet hommage au nom de «tous les compagnons de lutte tombés pour que l'Algérie vive libre et indépendante». Ce geste solennel, chargé d'une portée symbolique profonde, a scellé le pacte de transmission entre les générations de la Révolution et celles d'aujourd'hui, rappelant que la fidélité aux martyrs se mesure aussi à la reconnaissance de leur descendance.
T. K.