Sauvegarde des fermes pilotes : Un enjeu crucial

L’agronome Mahmoud Chaâbane «salue» l’orientation récente des pouvoirs publics visant à repositionner ces fermes comme «pépinières» dédiées à la «sauvegarde et au développement des richesses végétales et animales».

Selon lui, leur réhabilitation doit passer par un retour au statut d’EPIC doté d’un conseil scientifique et technique autonome, capable d’exploiter rationnellement les potentialités de chaque exploitation et d’assurer l’interface entre laboratoires de recherche et producteurs. Il plaide également pour une mise à niveau rigoureuse des moyens humains, matériels et financiers, ainsi que pour un travail de terrain visant à identifier et contractualiser des multiplicateurs privés. La ferme pilote, ajoute-t-il, ne doit plus se limiter à son périmètre, mais devenir le pivot territorial d’un réseau organisé de production semencière. Dans cette perspective, Mahmoud Chaâbane propose des mesures structurantes : décréter d’intérêt national la filière semencière «du laboratoire à l’assiette», élaborer un plan national de production de semences, mobiliser les leviers publics, notamment eau, foncier, financement, recherche — pour accompagner les multiplicateurs, interdire l’importation de matériel végétal pouvant être produit localement et proscrire les OGM et hybrides importés. Il suggère, en outre, la création d’une banque semencière nationale autonome, chargée de coordonner, contrôler et animer la filière. Enfin, il soutient que la reconquête de l’indépendance alimentaire est à portée de main, à condition qu’elle soit érigée en cause nationale et portée par des compétences qualifiées et intègres. Car, selon lui, la souveraineté semencière n’est pas seulement une question agricole : elle engage l’avenir économique, scientifique et politique de la nation. Parallèlement, le secteur agricole et foncier fait face à des problèmes sérieux liés aux violations et à l’occupation illégale des terres de l’État. La loi prévoit des sanctions strictes pour toute appropriation ou exploitation sans droit, avec des peines de prison allant de 6 mois à 15 ans selon la gravité de l’infraction, et des amendes allant de 50.000 à 1.500.000 DZD. Ces dispositions concernent notamment la construction illégale, le changement de la vocation des terres, la négligence des gestionnaires publics, ainsi que les entraves aux missions de contrôle et de surveillance. En cas de récidive ou de complicité, les sanctions sont doublées. Ces mesures visent à protéger le patrimoine foncier stratégique et à garantir le bon déroulement des missions de souveraineté alimentaire. Ce n'est pas tout, La ferme pilote Ghanem Saïd, à Bordj Menaïel (wilaya de Boumerdès), illustre les défis auxquels sont confrontées certaines fermes pilotes en matière de gestion des ressources humaines et de rémunération. Les travailleurs et cadres ont, en effet, été confrontés à plusieurs années de salaires impayés, situation ayant généré un préjudice important, tant sur le plan professionnel que personnel, affectant leurs conditions de vie et celles de leurs familles.

S. B.

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Ferme pilote Ghanem-Saïd : Un patrimoine agricole stratégique laissé à l’abandon

La ferme pilote Ghanem Saïd, créée en octobre 1992 avec le statut d’EPIC et s’étendant sur près de 750 hectares, fait face à une dégradation alarmante qui menace sa vocation initiale. Selon l’agronome Mahmoud Chaâbane, qui suit de près cette unité de production, «la ferme, qui pouvait produire des semences céréalières stratégiques pour le pays, est aujourd’hui spoliée et gravement dégradée. Les exploitants illicites ont détruit les bâtiments et laissé place à la spéculation immobilière et viticole», a-t-il dit. À l’origine, la ferme était dédiée à la céréaliculture, principalement le blé dur, et à la production de fourrages, avec des activités secondaires de lait et d’agrumes. Elle disposait d’un potentiel hydrique important : 15 forages et puits pouvaient irriguer environ 500 hectares, permettant, selon les années et l’irrigation d’appoint, de doubler le rendement du blé dur, passant de 50 à 100 quintaux par hectare. La transformation de la ferme en EURL, son rattachement à l’ex-ONCV en 1999 et l’introduction de la viticulture sur 100 hectares ont marqué le début d’une évolution qui allait bouleverser sa vocation originelle. La compression du personnel permanent en 2008 et son remplacement par des ouvriers saisonniers ont ouvert la porte aux exploitants indus. Ces derniers ont détruit le vignoble et les cultures d’agrumes, laissant place à de gros spéculateurs qui ont implanté de la vigne de table au détriment de la céréaliculture, produit stratégique disparu du paysage de la ferme. Parallèlement, entre 150 et 250 bâtisses illicites ont été construites sur des terres à haut potentiel agricole, malgré les tentatives locales de recensement, toutes avortées. Le gardiennage, initialement assuré par une dizaine de personnes, est aujourd’hui réduit à seulement deux gardiens pour l’ensemble des 750 hectares, et les salaires n’ont toujours pas été versés. Les actions en justice engagées contre les exploitants et constructeurs illicites n’ont pas permis de récupérer les terres ni de rétablir la vocation originelle de l’unité. Selon Mahmoud Chaâbane, «sans une mobilisation réelle et des efforts soutenus, la restructuration récente et la centralisation de la gestion risquent de compromettre les objectifs stratégiques assignés par le conseil des ministres à ces fermes pilotes».

S. B.

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Banque de semences : Un acquis à consolider

L’expert a mentionné que toute initiative visant à protéger le capital génétique national, et en particulier la création d’une banque de semences, mérite un accueil favorable. Il a toutefois averti que cet outil stratégique pourrait être détourné de sa mission ou négligé, insistant sur l’importance de confier sa gestion à des professionnels qualifiés et engagés. La banque de semences inaugurée récemment par le Premier ministre, à l’occasion du soixantième anniversaire de l’indépendance, vise à combler une négligence historique et à sauvegarder le capital génétique, souvent gravement affecté. Selon lui, le véritable enjeu ne réside pas dans le contenant, mais dans le contenu et dans la garantie de la conservation à long terme des semences. L’expert Mahmoud Chaâbane a présenté un plan national de production de semences articulé autour de mesures essentielles pour renforcer l’autonomie agricole de l’Algérie. Selon lui, il est impératif de déclarer d’intérêt public la filière semences pour les cultures stratégiques et d’assurer leur production locale. Il souligne également la nécessité d’identifier et de prioriser les produits agricoles essentiels pour la population et de mettre en place un plan national de culture centré sur la production de semences locales, en exploitant de manière rationnelle les potentialités hydro-agricoles du pays. Le spécialiste insiste sur la mobilisation des ressources publiques pour accompagner les multiplicateurs et sur l’adaptation du cahier des charges ainsi que des contrats des bénéficiaires de terres publiques aux objectifs stratégiques nationaux. Il préconise de remplacer les subventions directes inefficaces par un soutien technique et scientifique ciblé et de réhabiliter l’ensemble des fermes pilotes semencières pour leur restituer leur rôle initial, sous la gouvernance de conseils scientifiques et techniques indépendants. Pour garantir la qualité et la sécurité du capital génétique, Mahmoud Chaâbane recommande également de renforcer la réglementation sur l’entrée des semences et de proscrire les importations de matériel génétiquement modifié ou hybride pouvant être produit localement. Il propose, enfin, l’organisation d’états généraux de la recherche agronomique afin de synchroniser les efforts de la recherche, de la production et des objectifs stratégiques nationaux. Selon lui, la sauvegarde du capital génétique et la production locale de semences stratégiques sont parfaitement à la portée de l’Algérie, à condition d’une mobilisation collective et d’une gouvernance transparente. Il rappelle le rôle central des instituts de recherche et des écoles et facultés d’agronomie pour former et sensibiliser les acteurs de demain. Dans un monde instable où l’alimentation peut devenir une arme, la semence, ce petit grain porteur de vie, ne peut être laissée aux mains de charlatans ou d’intérêts cupides. La bataille pour la souveraineté alimentaire constitue une cause nationale qui exige engagement, expertise et vigilance, a-t-il dit.

S. B.

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