Les puissances mondiales et les ressources naturelles africaines : la géopolitique par les minéraux

AREZKI ZERROUKI (*)

Les puissances majeures de ce monde se précipitent sur le marché africain, pour s’approvisionner en métaux critiques, sécuriser leur marché, échapper au monopole de la Chine et réduire l’avance prise par ce pays sur le continent africain, où il a investi aussi dans les infrastructures.

Les puissances de ce monde (USA et la Chine) continuent à se positionner en Afrique, pour l’exploitation des ressources minérales dont elles ne disposent pas chez elles ou pour s’arroger le monopole, dans le cadre de la transition énergétique vorace en minéraux. À cet effet, on signale que ces derniers temps :
• La société britannique Altona Rares Earths a reçu un soutien des USA, pour développer le projet Monte Muambe (Mozambique).
• En Angola, la société britannique Pensana, qui a lancé le projet Longogo, ambitionne de développer ce projet, avec un prêt de 160 MUSD d’EXIMBANK, pour approvisionner les USA en terres rares.
• Washington soutient le projet de TR de Pholoborwa (RSA), à travers une subvention de la DFC (Development Finance corporation), via la société TechMet.
• Lindian Resources, opérateur du projet Kangankunde (Malawi), est en cours de discussion avec le gouvernement US, qui veut se positionner comme levier susceptible de réduire le déficit émergent d’approvisionnement des USA en TR.
Conscient du fait que la richesse en ressources minérales n’est pas une fin en soi, lorsque la valeur ajoutée est engrangée ailleurs, plusieurs pays s’attellent à développer les process de transformation chez eux. Mais y ont-ils accès aux technologies et ont-ils l’expertise nécessaire ? C’est ainsi que le Zimbabwe vient de décider de la transformation locale du minerai de lithium avec les sociétés chinoises opératrices (SINOMINE et ZhajiangHuayou Co), qui se sont engagées à produire du sulfate de lithium des mines de Bikita et Arcadia dans ce pays. Il faut dire aussi que ce pays a décidé d’arrêter l’exportation du concentré de lithium, du fait que les cours ont baissé jusqu’à moins de 10.000 USD/T. Le Zimbabwe s’engage donc à maximiser la valeur ajoutée de ses ressources, en les transformant localement.
Les puissances majeures de ce monde se précipitent sur le marché africain, pour s’approvisionner en métaux critiques, sécuriser leur marché, échapper au monopole de la Chine et réduire l’avance prise par ce pays sur le continent africain, où il a investi aussi dans les infrastructures. Ce qui se passe actuellement en RDC est très parlant. L’une des plus grandes mines de ce pays, opérée par une société à capital hybride, décide de fournir du cuivre aux USA. Le capital de cette compagnie de Kamoa-Kakula est partagé entre par le géant chinois Zijin Mining (39.6%), le groupe canadien Ivanhoe Mines (39,6%) et l'État congolais avers la Gecamines (20%).
La présence «équilibrée» d’une société canadienne (Ivanhoe) et d’une autre chinoise (Zijin) dans cette compagnie réduit le risque politique et opérationnel par rapport à des projets où la Chine serait seule aux commandes. Il faut noter aussi que la compagnie Zijin Mining opère comme une multinationale cotée en Bourse, avec des objectifs de rentabilité. Elle diversifie sa clientèle et collabore avec tous les partenaires potentiels, y compris les occidentaux.
Ceci peut paraître surprenant, vue les tensions géopolitiques qui se manifestent entre Washington et Pékin, au sujet des métaux stratégiques, mais peut s'expliquer par une convergence d'intérêts économiques, logistiques et stratégiques.
Ceci démontre un rééquilibrage stratégique et des concessions faites par les uns et les autres, pour se partager certaines ressources, comme le cuivre du complexe minier Kamoa au profit des puissances (Chine, USA etc.).
Le cuivre étant un métal stratégique pour la transition énergétique (véhicules électriques, réseaux renouvelables, technologies numériques), les États-Unis, comme l'Europe, cherchent activement à sécuriser leurs approvisionnements, pour éviter une dépendance exclusive vis-à-vis des chaînes de valeur contrôlées exclusivement par Pékin.
Le cas de cette mine pourrait être reconduit pour d’autres substances minérales africaines au profit des grandes puissances.
Le gouvernement congolais veut éviter le monopole chinois sur ses exportations minières, en signant des accords et protocoles avec les USA sur les chaînes de valeur des minéraux critiques. Un point qui mérite d’être cité, c’est la médiation américaine pour l'arrêt des hostilités avec le Rwanda, qui a été faite avec négociation des ressources minérales contre la sécurité et signature de protocole sur les minéraux critiques. La RDC opte ainsi pour une sorte d’arbitrage géopolitique, pour préserver sa sécurité intérieure et tenter de contrecarrer la présence quasi exclusive des opérateurs chinois depuis 2008 dans ce pays.
D’un autre côté, le projet ferroviaire dit du «Corridor de Lobito», financé par les États-Unis et l'Union européenne, pour relier la ceinture de cuivre de la RDC au port de Lobito en Angola, impose implicitement ces accords qui facilitent la logistique et l’accès privilégié aux minerais à ces puissances. Dans ce cadre, assez étroit, le gouvernement congolais cherche à optimiser les revenus de ses ressources, en attirant des investissements de toutes parts, et privilégie «le non-alignement économique» et la vente du minerai au plus offrant sur le marché mondial.
Dans le cas de ce projet, comme dans d’autres où participent les États-Unis, la stratégie consiste à maîtriser la chaîne d'approvisionnement, sachant, qu’actuellement, le raffinage du cuivre se fait globalement en Chine.
En restant pragmatique, on se rend compte que les relations interafricaines, dans le domaine des mines, ne sont pas pour bientôt. Elles sont imposées par la géopolitique mondiale qui fait que les ressources minérales stratégiques et critiques dont disposent beaucoup de pays africains et qui ne sont transformées que par une poignée de pays développés qui se disputent le leadership dans ces domaines nécessitent des compétences et des capitaux importants, imposent des chaînes d’approvisionnements complexes quasi inexistantes ou inaccessibles en Afrique.
Actuellement, le nombre réduit de compagnies de services miniers et de compagnies minières africaines d’envergure internationale reste un handicap majeur pour lancer des projets avec les moyens locaux. Un autre point handicapant les approches tient aux divergences politiques des différents pays africains qui sont alignés différemment sur la scène internationale.
Il serait ainsi difficile, dans le cadre mondial actuel, de mettre en œuvre les décisions prises au niveau de l’UA et la vision minière africaine, compte tenu des enjeux qui se dessinent et qui sont de plus en plus mis en exergue par les puissances occidentales qui dans bien des cas font abstraction de la légalité internationale.
A. Z.

(*) Expert agréé et consultant Ressources minérales et Géologie
arezki.zerrouki@yahoo.fr

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