A Ouargla, et dans l’ensemble du Sud algérien, les grands-parents occupent une place centrale au sein des familles. Figures d’attachement, transmetteurs de valeurs et piliers de stabilité, ils incarnent un modèle vivant de solidarité intergénérationnelle où l’éducation et la cohésion sociale se construisent au quotidien. Leur présence inconditionnelle façonne le bien-être des enfants, transmet valeurs et traditions, et transforme chaque maison en havre de sérénité.
Avant même que la voiture ne s’immobilise complètement devant le grand domicile familial, Adam, sept ans, a déjà la main sur la poignée. A peine la portière ouverte, il bondit vers l’entrée de Dar El Kbira, cette vaste demeure enveloppée par les branches d’un bougainvillier aux fleurs rose fuchsia, où cohabitent plusieurs générations et pas moins de 27 petits-enfants. Les yeux brillants d’impatience, il appuie avec insistance sur la sonnette en lançant joyeusement : «Je suis là ! ». La porte s’ouvre. Ici, certains enfants mariés vivent encore avec leurs propres enfants sous le même toit. Adam se précipite à l’intérieur comme s’il était chez lui, et il l’est, d’une certaine manière. Sa première question fuse : «Où est Ana ?» (grand-mère) avant même qu’on ne lui réponde, il court vers sa chambre. Dans ce geste spontané se dessine une réalité profondément ancrée : le lien étroit, affectif et sécurisant entre petits-enfants et grands-parents. Une relation faite de douceur, de présence constante et d’amour tranquille, qui structure l’équilibre émotionnel de l’enfant et façonne la cohésion familiale. Dans les maisons du Sud, comme toutes les maisons d'Algérie, la présence des «jdoud» ne se limite pas à une simple cohabitation. Elle constitue le pouls même de la vie familiale, l’âme du lien intergénérationnel et un socle invisible de stabilité. Les grands-parents ne sont pas seulement des figures affectives. Ils sont gardiens de la mémoire, transmetteurs de valeurs, repères dans un monde en mutation. L’amour serein et inconditionnel qu’ils offrent sème chez l’enfant un sentiment profond de sécurité et d’appartenance. La maison devient alors un espace sûr, propice à l’expression des émotions et à l’apprentissage de la sérénité. En retour, la prise en charge des petits-enfants ravive chez les aînés un sentiment d’utilité et de continuité. Elle stimule leur vitalité, donne un sens à leur quotidien et nourrit leur joie d’être. Cette relation réciproque, faite de transmission et de tendresse, d’offrande et de réception, agit comme un pont vivant entre passé et présent. Elle enracine l’identité de l’enfant et consolide ses repères. Le secret de l’équilibre familial réside toutefois dans la complémentarité des rôles. Les grands-parents soutiennent l’éducation sans se substituer aux parents. Lorsque ce dialogue harmonieux est respecté, la famille devient un espace complet de développement émotionnel et social. Dans ce contexte, le modèle saharien apparaît comme une illustration concrète d’une solidarité intergénérationnelle vivante, loin d’être un simple héritage traditionnel.
Les grands-parents : source d’une enfance heureuse
Interrogée par El Moudjahid, la psychologue et écrivaine spécialisée en psychologie et en éducation, Melle Belami Ouijdane, souligne que la présence des grands-parents constitue un pilier psychologique essentiel au développement équilibré de l’enfant. «Les grands-parents offrent un amour serein et inconditionnel qui renforce le sentiment de sécurité et réduit le stress face aux situations quotidiennes», explique-t-elle. Cette présence crée un espace rassurant où l’enfant peut exprimer librement ses émotions et développer sa confiance en lui. Sur le plan social, poursuit-elle, les grands-parents incarnent un véritable pont entre les générations. Ils transmettent valeurs, traditions et repères culturels, tout en soutenant les parents dans leurs responsabilités éducatives. Pour les aînés eux-mêmes, l’implication auprès des petits-enfants procure un profond sentiment d’utilité, réduit l’isolement et stimule la vitalité psychologique. «Cette relation intergénérationnelle renforce la résilience de l’enfant et bénéficie également aux grands-parents», conclut-elle.
Le respect des parents : Un pilier éthique fondamental en islam
Dans la société saharienne, cette attention portée aux aînés ne relève pas uniquement d’une tradition sociale, mais s’inscrit également dans un référentiel religieux profondément enraciné. En Islam, la bienveillance envers les parents et le respect des personnes âgées constituent des principes fondamentaux. Le Coran rappelle à plusieurs reprises l’importance de la piété filiale et de la douceur envers les père et mère, en particulier lorsqu’ils avancent en âge. Le prophète Mohammed (QSSSL), a également insisté sur l’honneur dû aux parents et aux aînés, faisant du respect et de la prise en charge des anciens un acte de foi et de responsabilité morale. Dans ce cadre, la présence des grands-parents au cœur du foyer apparaît, non seulement comme un choix culturel ou social, mais comme l’expression vivante d’un devoir spirituel et éthique. Dans la culture locale, cette dimension spirituelle se traduit concrètement dans les gestes du quotidien. Prendre soin d’un parent âgé, l’accompagner chez le médecin, partager les repas ou simplement s’asseoir à ses côtés pour écouter ses souvenirs n’est pas perçu comme une charge, mais comme une source de bénédiction et de récompense morale. Les familles rappellent souvent que servir ses parents ouvre les portes de la miséricorde et renforce la cohésion du foyer. Cette conviction façonne une éthique familiale où l’attention aux aînés devient un honneur transmis de génération en génération. Ainsi, la solidarité intergénérationnelle observée à Ouargla ne relève pas seulement d’un attachement affectif ou culturel : elle s’inscrit dans une conscience religieuse qui valorise la gratitude, la patience et la responsabilité envers ceux qui ont donné la vie et guidé les premiers pas.
Un repère de stabilité et un facteur d’équilibre psychologique
Les échanges quotidiens, conversations, contes, aide aux devoirs, enrichissent également le vocabulaire et stimulent les capacités cognitives. La relation devient alors mutuellement bénéfique, renforçant à la fois le développement de l’enfant et la vitalité de l’aînée. Dans une société marquée par l’urbanisation et le rythme accéléré de la vie moderne, cette présence constitue un repère stable et un facteur d’équilibre. Devant l’école Imam El-Boukhari, Youcef, 10 ans, confie : «Chaque matin, ma grand-mère nous accompagne à l’école. Elle nous écoute, nous encourage et nous attend à la sortie. Sa présence me rassure». «Accompagner mes petits-enfants est devenu notre moment à nous. On parle, on rit… Les voir grandir me rend fière», raconte Nana Kia, au sourire discret. Hocine B, père de trois enfants, observe un changement tangible : «Depuis qu’ils passent plus de temps avec leur grand-mère, ils sont plus calmes et parlent davantage de leurs sentiments. C’est un véritable soutien pour nous». Pour Khadidja, 75 ans, la relation est tout aussi précieuse : «Aider mes petits-enfants à apprendre le Coran ou simplement rire avec moi me rend heureuse. Je me sens utile et vivante. Ils me gardent active chaque jour».
Une tradition profondément enracinée
A Ouargla, la solidarité familiale demeure si forte qu’aucune maison de retraite n’y a vu le jour jusqu’à présent. Les parents et grands-parents y occupent une place sacrée. Les enfants veillent sur leurs aînés avec attention et amour, assurant leur accompagnement au quotidien. Dans le Sud, la parole des grands-parents conserve une autorité respectée. Leur expérience, leurs valeurs et leur sagesse continuent de guider les générations suivantes. Plus qu’un héritage culturel, cette organisation familiale apparaît comme un modèle vivant d’éducation sociale intégrée, où sécurité psychologique, cohésion familiale et transmission intergénérationnelle s’entrelacent harmonieusement.
C. G