L’agronome Mahmoud Chaâbane sur les fermes pilotes : Les chemins de l’indépendance alimentaire

Face aux enjeux croissants de la souveraineté alimentaire, l’Algérie se trouve à un tournant stratégique : comment moderniser et sécuriser ses fermes pilotes tout en valorisant son capital génétique ? Selon l’agronome Mahmoud Chaâbane, la création récente d’une banque de semences, fruit des efforts de consolidation du secteur agricole, constitue un «acquis majeur».

Mais ce défi n’est pleinement relevé que si sa gestion repose sur des «professionnels qualifiés, capables de protéger la diversité génétique, prévenir la disparition du patrimoine végétal et animal, et garantir la pérennité des semences autochtones pour les générations à venir». En février 2024, le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a engagé une réorientation stratégique du secteur agricole en ordonnant l’intégration des fermes pilotes au processus de production nationale, dans l’objectif de renforcer la souveraineté alimentaire et de réduire les déficits, notamment dans la filière des légumineuses. Le 19 février 2024, il a approfondi cette démarche en décidant la reconversion des fermes pilotes en unités de production relevant directement de l’État, spécialisées dans les légumineuses, les graines oléagineuses et les arbres oléagineux. Il a également appelé à rompre avec la gestion bureaucratique, à fixer des objectifs clairs, à encourager l’implication des jeunes diplômés et à ancrer le secteur agricole dans une logique technique, productive et performante. Cette inflexion stratégique décidée par le chef de l’État vient ainsi conforter les analyses d’experts, tels que l'agronome Mahmoud Chaâbane, pour qui la «réforme des fermes pilotes constitue un enjeu majeur de reconquête de l’indépendance alimentaire». La DCAS (Entreprise de développement des cultures agricoles stratégiques), entreprise publique algérienne née de la restructuration du secteur agricole, gère 174 anciennes fermes pilotes et 6 unités de production sur plus de 114.000 hectares, dont 15.322 irrigués. Sa mission : moderniser les unités, développer les cultures stratégiques — céréales, légumineuses, oléagineux et semences — pour renforcer la souveraineté alimentaire, réduire les importations et valoriser les filières à haute valeur ajoutée, avec l’appui de filiales spécialisées (SOA, Sudaco, Sarbo, Sagrodev) et en coordination avec le ministère de l’Agriculture et la CNMA. Cette architecture institutionnelle, ambitieuse, s’inscrit parfaitement dans la vision défendue par l’agronome Mahmoud Chaâbane, qui érige les «fermes pilotes semencières» en instruments cardinaux de souveraineté alimentaire et de décolonisation de l’agriculture nationale». Dans une analyse dense et structurée, il souligne l’importance capitale de cette vision pour le futur de l’agriculture nationale. Pour lui, «conserver et stocker les semences est un geste sécuritaire majeur», insistant sur le fait que la préservation des ressources génétiques n’est pas une option technique, mais un impératif stratégique. Selon lui, «protéger la semence revient à préserver la diversité biologique», à enrayer l’«érosion du patrimoine génétique» et à prévenir une «désertisation biologique silencieuse qui menace autant le pays que l’équilibre planétaire». Mahmoud Chaâbane souligne que toute production agricole repose sur deux piliers : une «semence de qualité génétique performante et un milieu favorable». À son avis, l’Algérie dispose naturellement d’atouts agroclimatiques considérables, capables de porter une grande diversité d’espèces. Pour s’en convaincre, indique-t-il, il suffit d’observer la richesse végétale du Jardin d’Essai du Hamma. Pourtant, précise-t-il, hormis les blés et l’orge, l’essentiel des semences végétales et animales utilisées dans le pays est importé. Cette dépendance, soutient-il, fragilise l’autonomie productive et prolonge les effets d’une colonisation qui a déjà laminé le capital génétique autochtone. L’agronome attire également l’attention sur la concentration du marché mondial des semences stratégiques. D’après lui, une poignée de multinationales contrôle une part déterminante de ce secteur névralgique. Ces groupes, indique-t-il, ont breveté et accaparé des milliers de variétés paysannes à travers le monde, y compris en Algérie. À ses yeux, il s’agit d’une forme de «hold-up» sur un bien commun, transformant l’alimentation en instrument de domination géoéconomique. «La guerre des semences stratégiques est déjà là», avertit-il, posant la question de la préparation nationale face à cet enjeu.

S. B.

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Stratégies agricoles adoptées depuis 1962 : il y a encore des sillons à creuser

Revenant sur l’histoire agricole nationale, Mahmoud Chaâbane souligne qu’au lendemain de l’indépendance, les pouvoirs publics avaient structuré un réseau de multiplicateurs de semences, notamment à travers les Domaines agricoles socialistes, appuyés par les instituts techniques. Ce dispositif, précise-t-il, permettait de couvrir l’essentiel des besoins en semences stratégiques. Toutefois, le «démantèlement engagé à partir de la fin des années 1980, notamment avec l’application de la loi 87-19 du 08 décembre 1987, a, selon lui, désorganisé cette architecture et affaibli la mission semencière publique, ouvrant la voie à une montée en puissance des importateurs». C’est pour anticiper ces dérives qu’ont été créées les fermes pilotes semencières. Leur vocation initiale, explique-t-il, était claire : produire des semences animales et végétales de qualité, valoriser les potentialités agronomiques et hydriques locales, servir d’interface entre recherche et terrain, organiser des parcelles de démonstration, assurer la vulgarisation technique et rayonner sur leur zone d’implantation. Elles devaient, selon son expression, être «pilotes» au sens plein du terme : exemplaires en gestion, innovantes dans les pratiques et créatrices d’emplois qualifiés. Cependant, constate-t-il, ces structures n’ont pas produit les résultats escomptés. Il en attribue les causes à l’instabilité statutaire, à l’«abandon des programmes de mise à niveau durant la décennie noire», à une tutelle administrative trop pesante et à des «orientations fluctuantes, notamment en matière de partenariat avec le privé». À son avis, ces «dérives ont détourné les fermes de leur vocation stratégique», certaines se retrouvant «confinées à la gestion courante, voire instrumentalisées par des logiques spéculatives».

S. B.

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