Dans un contexte marqué par une forte pression démographique et une évolution profonde des structures familiales, la question de l’accueil de la petite enfance constitue un enjeu social majeur. À la tête de l’EPIC Presco, un établissement public chargé de la gestion des crèches et centres psychopédagogiques de la wilaya d’Alger, Nessar Merouane revient en détail, dans cet entretien qu’il a bien voulu nous accorder, sur l’état des crèches publiques à Alger, les défis structurels, les ambitions pédagogiques ainsi que la vision stratégique de l’établissement.
El Moudjahid : Quelle est, aujourd’hui, la situation des crèches publiques dans la wilaya d’Alger ?
Nessar Merouane : L’EPIC Presco assure actuellement la gestion de 32 crèches publiques, réparties sur 12 circonscriptions administratives couvrant 24 communes de la wilaya d’Alger. La capacité globale d’accueil atteint 3 715 places pédagogiques, destinées aux enfants âgés de trois mois à moins de six ans. À première vue, ces chiffres peuvent sembler conséquents. Toutefois, lorsqu’on les rapporte à la densité démographique exceptionnelle de la capitale, ils apparaissent insuffisants ; d’où ce défi de revoir à la hausse le nombre de ces structures que nous nous attelons à concrétiser, à terme. Alger concentre une population particulièrement élevée, une urbanisation soutenue et, surtout, une transformation sociologique marquée par l’augmentation constante du taux d’activité féminine. En effet, il y a de plus en plus de mères qui travaillent, ce qui génère un besoin croissant en structures d’accueil réglementées, sécurisées et pédagogiquement encadrées. En réalité, et malgré l’existence d’un nombre important de crèches privées, le secteur public est très sollicité. La wilaya d’Alger compte plus de 850 crèches privées contre les 32 crèches publiques actuellement disponibles. Pourtant, la demande pour le public reste extrêmement forte. Une attractivité qui s’explique par des tarifs accessibles ; une qualité pédagogique reconnue ; un encadrement qualifié ainsi qu’un respect rigoureux des normes sanitaires et sécuritaires. S’agissant des estimations globales en matière de besoins, il faut savoir que celles-ci pourraient dépasser les 300 000 places potentielles à l’échelle de la wilaya. Il est important de relever sur un autre plan que le réseau des crèches publiques d’Alger ne date pas d’hier. Celui-ci repose, en fait, sur un héritage à la fois ancien et singulier. Certaines infrastructures remontent à la période coloniale. La crèche Prague, située au Jardin Marengo et inaugurée en 1923, constitue à cet égard un symbole fort : il s’agit de la plus ancienne crèche du territoire national. Entièrement réhabilitée en 2022, elle dispose aujourd’hui d’une capacité de 150 places pédagogiques et répond pleinement aux normes actuelles en matière de sécurité et d’encadrement. D’autres établissements historiques témoignent également de cette continuité, notamment la crèche Tripoli à Hussein Dey (1947) et la crèche Mont-Riant à Télémly (1953). Il faut retenir, cela dit, que près des deux tiers des établissements relevant de Presco ont été construits après l’indépendance. Nous disposons, en somme, d’un réseau hybride : des infrastructures patrimoniales totalement réhabilitées et des structures, la majorité, plus récentes. Les anciennes structures comme les plus récentes répondent, toutes, aux normes requises, à tout point de vue.
Justement, quelles normes encadrent la formation du personnel ?
Nous insistons sur un principe fondamental : Nos crèches ne se limitent pas à la garde d’enfants. Elles assurent une prise en charge éducative, psychologique et sociale structurée. Le fonctionnement des crèches publiques est encadré par le décret exécutif n°19-253 du 16 septembre 2019, qui définit précisément les conditions de création, d’organisation, de fonctionnement et de contrôle des établissements d’accueil de la petite enfance. En matière de qualification, l’exigence minimale est la détention d’un diplôme d’éducatrice spécialisée, avec au moins deux années de formation dans les centres publics de formation professionnelle. Cependant, notre ambition va au-delà du minimum réglementaire. Dans le cadre d’une politique volontariste d’élévation du niveau d’encadrement, nous avons engagé un processus progressif d’intégration de psychologues cliniciens et de psychopédagogues. Dans cette optique, chaque départ à la retraite d’une éducatrice est de nos jours compensé par le recrutement d’une psychologue clinicienne. Aussi, et comme vous pouvez le constater, l’organigramme de l’EPIC Presco comprend, notamment un département pédagogique structuré autour d’un service d’organisation pédagogique assuré par des psychopédagogues et d’un service de dépistage regroupant orthophonistes et psychologues cliniciens. Ce dispositif permet un dépistage précoce des troubles du langage, des retards de développement, des troubles comportementaux ou des handicaps moteurs. L’objectif est d’intervenir le plus tôt possible pour éviter l’aggravation des difficultés.
Nombre de crèches publiques ont bénéficié de travaux de réhabilitation et de modernisation. C’est là un défi de relevé, dans l’attente de la concrétisation d’autres projets. Justement, quels sont les projets et réformes prévus à court et à moyen termes ?
La vétusté de certaines infrastructures très anciennes voire historiques a en effet constitué un défi à relever en procédant à une entière réhabilitation. Dans ce cadre, deux grandes opérations ont été menées ; d’abord en 2020 avec la rénovation de 11 crèches et puis en 2025 avec la rénovation de 10 crèches supplémentaires et la modernisation de la cuisine centrale. La wilaya d’Alger a mobilisé des budgets importants pour accompagner ces efforts. Ceci étant, notre vision stratégique repose sur deux axes majeurs : l’extension du réseau et le renforcement pédagogique. S’agissant de l’extension du réseau, nous avons pour objectif de couvrir progressivement les 57 communes de la wilaya d’Alger. Ainsi et dans le cadre du programme Fonds commun des collectivités locales (FCCL), 34 crèches ont été construites. 15 sont actuellement gérées par Presco via des conventions et l’ambition est d’élargir progressivement cette couverture. Pour ce qui est du renforcement pédagogique, pas moins de trois livrets pédagogiques ont été élaborés au profit de la section des moyens avec des activités linguistiques ; des activités prémathématiques et scientifiques et les livrets éducatifs. Concernant les classes préscolaire, c’est le programme du ministère de l’Éducation nationale qui est appliqué dans nos crèches publiques.
La santé et la sécurité constituent une priorité absolue. Quelles sont les mesures prises dans ce cadre ?
Plusieurs points sont à citer dans ce sillage. Il faut savoir, notamment que toutes les crèches sont alimentées par une cuisine centrale unique. Les repas sont transportés dans des marmites isothermes répondant aux plus hautes normes internationales et garantissant la chaîne thermique. Il est à noter, en outre, qu’une convention avec l’EPSP des Anassers, Kouba, permet la réalisation d’analyses périodiques. Le suivi sanitaire des enfants est assuré, ainsi qu’un dispositif de médecine du travail pour le personnel. Pour ce qui est de la sécurisation des crèches, nous disposons d’un service de sécurité avec également un suivi rigoureux en matière de gestion.
Existe-t-il une coordination entre les crèches publiques et les services sociaux pour le suivi des enfants ?
Les crèches publiques ou privées sont sous la coupe de la direction de l’Action sociale, DAS. C’est d’ailleurs la DAS qui donne les agréments pour l’ouverture des crèches. La coordination est à la fois parfaite et totale.
Les enfants sont suivis dans le cadre sanitaire et social, mais est-ce que vous organisez aussi des sorties sur le terrain au profit des enfants ?
Bien sûr. Nous organisons pratiquement plus de sept sorties par an. Nous emmenons les petits, entre autres, au Jardin d’essais, au Parc zoologique, à la promenade des Sablettes, au sanctuaire des martyrs, avec une visite au musée national du Moudjahid. Le programme de sorties inclut également la Grande-Mosquée d’Alger et la salle Ibn Khaldoun pour les cérémonies de fin d’année. L’été, du 1er juin au 31 juillet, les enfants sont conviés à la piscine avec un programme riche et varié et une magnifique animation en présence, notamment de clowns.
Avec toutes ces prestations, pourrait-on avoir un aperçu sur les tarifs appliqués, aussi bien dans les crèches publiques que privées ?
Pour les crèches relevant de Presco, le tarif actuel est fixé à 11 000 DA par mois. Il passera à 15 000 DA à partir de septembre 2026. Il est important de souligner que ce montant demeure nettement inférieur au coût réel du service qui inclut l’alimentation, l’encadrement spécialisé, le suivi sanitaire et l’ensemble de la logistique. Dans le secteur privé, les tarifs oscillent entre 15 000 jusqu’à parfois 60 000 DA, notamment au niveau des quartiers huppés.
On parle de crèches au profit des enfants de moins de six ans, mais est-ce que l’EPIC Presco ne gère que les crèches ?
Nous gérons à la fois les crèches et les six centres psychopédagogiques (CPP). Comme souligné précédemment, les crèches obéissent au décret 19-253 du 16 septembre 2019. Les centres psychopédagogiques relèvent du décret exécutif n°18-221 du 6 septembre 2018 fixant les conditions de création, l'organisation, le fonctionnement et le contrôle des établissements privés d'éducation et d'enseignement spécialisés pour enfants handicapés mentaux. Cela inclut les trisomiques, autistes et ayant un retard mental. Ces derniers sont complètement pris en charge de trois ans à 18 ans. En fait, les six centres psychopédagogiques se répartissent ainsi : un centre au niveau de la cité la Résidence, sise à Hussein Dey, un centre au niveau de Ferhat Saliha, 1er Mai et un centre au niveau de la rue Hamni Abderrezak, Bologhine. Ces trois centres ont été ouverts le 13 octobre 2025. Trois autres ont été ouverts le 4 janvier. Il s'agit de ceux implantés à Bouzaréah, Kheraïssia et Staouéli. Donc, en l’espace de trois mois seulement, on est arrivé à six établissements d'une capacité d'accueil qui s'élève à 410 places pédagogiques. L'objectif à atteindre c'est d'ouvrir un CPP dans chaque circonscription administrative. Les délais arrêtés sont à court terme et ce, en réponse aux besoins des citoyens de la wilaya d'Alger, lesquels besoins sont exprimés dans la carte sociale. Ces centres sont encadrés uniquement par des psychologues. Nous avons des psychologues cliniciens, des orthophonistes et des psychopédagogues. Ailleurs, vous allez trouver des éducatrices, mais pas au niveau de ces centres CPP.
S. G.