Enlèvement du poste d'El-Horane, le 4 février 1958 : une page glorieuse de la lutte de libération

L’enlèvement du poste militaire d’El-Horane est, sans conteste, l’une des actions les plus spectaculaires réussies par l’ALN. Aujourd’hui, nous sommes persuadés que ce haut fait d’armes, réalisé par les combattants de la zone II, de la Wilaya III, marquera les mémoires pour la postérité.

Pour l’histoire, et pour nos futures générations, c’est un devoir de connaître et de rappeler les nombreux exploits réalisés, partout à travers le territoire national, par notre glorieuse Armée de libération nationale. Des batailles mémorables, menées par nos braves et jeunes combattants, se sont, pour la plupart, achevées par des victoires éclatantes, avec des pertes considérables infligées à l’armée d’occupation française, pourtant plus nombreuse et mieux équipée, et, surtout, par la récupération d’armes et de munition, pendant les combats.

C’est pourquoi nous devons, particulièrement pour ceux dont la mémoire demeure encore intacte, immortaliser ces exploits, qui font la fierté de notre peuple, pour léguer aux générations futures, ce précieux héritage, acquis grâce à l’abnégation et aux sacrifices de nos vaillants combattants, mais aussi et surtout à l’engagement total de notre peuple. Parmi ces grands faits d’armes, nous citerons l’enlèvement, le 4 février 1958, d’un poste militaire, situé en région I, zone II de la Wilaya III. Il s’agit du poste de commandement (PC) du 2e Escadron, 8e Régiment des spahis, qui a installé ses bases à El-Horane, dans les anciens locaux de la maison forestière, près de la station thermale de Hammam Dhalaâ. Ce poste, situé à 30 kilomètres au nord de M’sila, sert également d’entrepôt d’armes et d’équipements militaires destinés à approvisionner les postes de la région.

Doté de 6 véhicules blindés, dont chacun est armés d’un canon, d’une mitrailleuse 12 /7 et d’une mitrailleuse 30 américaine, il est défendu par 33 hommes, dont 2 gardes forestiers, sous le commandement du lieutenant Olivier Dubos, celui-là même qui, en s’en souvient, avait participé au massacre des habitants de Melouza, le 28 mai 1957. Il faut savoir que la préparation de cette importante action a reposé sur les contacts menés, quelque temps auparavant, avec l’élément principal, en l’occurrence le sergent-chef Spahis Mohamed Zernouh (1) du 2e escadron, originaire de Zaâfrane, une localité proche de Djelfa.

Sous-officier, militaire de carrière, au poste d’El-Horane, il faisait preuve d’un courage exceptionnel, en faisant parvenir munitions et renseignements. Une relation tenue secrète, entretenue depuis déjà quelques mois, avec le sergent-chef de renseignement et de liaison, Smaïl Zemmouri, avant que celui-ci ne tombe malheureusement au champ d’honneur. Mais son remplaçant, le sergent-chef Abdelhafid Adouane, a vite pris le relai. L’idée de mener l’opération d’enlèvement du poste, suggérée par Mohamed Zernouh, est agrée par le sous-lieutenant Rabah Beldjerb, appelé communément «Rabah Theïri», chef de la région 1, et ses adjoints, Naïmi Benaouf, et Boubekeur Messaoudi. À cet égard, un plan est établi dans le secret absolu par le chef de région, Rabah Beldjerb, et son adjoint des renseignements et liaisons, l’aspirant Aïssa Hebib dit «Aïssa Blindé», avant de le soumettre à l’approbation du colonel Amirouche, lequel chargeât le lieutenant Mustapha Nouri, adjoint politique de la zone II, de coordonner l’attaque et de définir l’itinéraire de repli, à travers les régions II et III, et ce jusqu’au PC de la wilaya, dans la forêt de l’Akfadou.

La réalisation de ce plan d’attaque ayant lieu sur son territoire, son exécution est donc confiée à la compagnie de la région 1, sous le commandement de l’aspirant Naïmi Benaouf, Elle est appuyée, en cela, par la troisième compagnie du Bataillon de Choc de la wilaya, sous le commandement de l’aspirant Moh’Arezki Ouakouak, qui ira la rejoindre aux abords du poste d’El-Horane, avant la tombée de la nuit. Quant à la compagnie de la région II (Tamelahthe), elle est chargée d’assurer la couverture des attaquants, à leur arrivée à la forêt de Beni-Ouagag, lieu prévu pour leur repli. L’aspirant Hamid Mezaï, en sa qualité de responsable sanitaire de la zone II, étant intégré au noyau de commandement, me confie l’installation d’un cordon sanitaire, dans la forêt de Béni-Ouagag, tandis qu’il sera sur les lieux de combat, de manière à donner les premiers soins aux blessés éventuels. La date de l’opération est fixée au mardi 4 février 1958. Les djounoud mis au courant, juste avant de quitter Béni Ouagag, ont accueilli la nouvelle avec enthousiasme, en se déclarant prêts à en découdre avec les soldats du poste militaire.

Le jour venu, le dispositif est mis en place comme suit : trois sections embusquées sur chacune des trois routes menant : vers M’sila, Melouza et Douar Dréat, avec pour mission d’intercepter les renforts éventuels. Le lieutenant Mustapha Nouri, le sous-lieutenant Rabah Beldjerb et l’aspirant Aïssa Hebib commandent chacune d’elles. Les autres sections sont scindées en quatre groupes, avec mission d’attaquer et d’occuper les objectifs fixés à l’avance, en l’occurrence : le réfectoire et le dortoir, le parc où sont stationnés les six voitures blindées et l’arsenal. À cet égard, Naïmi Benaouf, Boubekeur Messaoudi, Moh’Arezki Ouakouak et Saïd Saoud dit «l’Autchkiss» sont chargés de les diriger.

Pendant ce temps, afin de créer la diversion, le lieutenant Mohand Ourabah Chaïbi, chef du bataillon de choc, qui se trouve au village d’Ivehlal, au douar Aït M’likeche (Tazmalt) à la tête de la première compagnie du bataillon, s'apprête à dresser une embuscade visant les goumiers du village de Taghalat, avant de l’annuler, en apprenant que le douar Aït M’likeche, niché sur le flanc sud du Djurdjura, sera la destination stratégique (deuxième étape) pour les attaquants du poste d’El-Horane.

Comme prévu, l’assaut est donné à 18h30. Après avoir neutralisé les sentinelles, Mohamed Zernouh ouvre le portail métallique, permettant ainsi à nos djounoud d’entrer, l’un derrière l’autre et sans bruit, à l’intérieur du poste. Il renseigne ensuite les groupes sur la position des spahis : une partie est dans le dortoir et l’autre au réfectoire en train de diner. Les quatre groupes de djounoud se déploient alors rapidement, pour rejoindre les objectifs fixés pour chacun d’eux. Le premier prend la direction du dortoir, afin de neutraliser ses occupants, tandis que le second, fonce en direction du réfectoire.

Conduit par Saïd Saoud, celui-ci fait irruption, en ouvrant la porte d’un violant coup de pied en criant «Haut les mains !» comme dans un film de western américain. Un feu nourri s’en est suivi, tuant Belkacem N’Charfa et blessant au bras Saïd Saoud. Assiégés, les soldats se barricadent à l’intérieur du réfectoire. Pour éviter de perdre du temps, et en attendant la reddition des assiégés, les deux autres groupes prennent possession des différents points du site, à savoir l’arsenal et le parc où se trouvent les véhicules blindés. Ils s’emparent alors de : 2 mortiers, l’un de calibre 80 et l’autre de 60, 6 mitrailleuses calibre 12/7 et 6 mitrailleuses calibre 30, installées sur les véhicules blindés, 3 fusils mitrailleurs et un poste émetteur.

Le fabuleux butin comptait aussi des fusils américains «garant», des mitraillettes Mat 49, des pistolets Mac 50, des obus de mortier et des dizaines de caisses de munitions, de grenades et de mines antipersonnel. Dehors, une cinquantaine de mulets attendent, prêts pour le chargement du butin. Chaque mulet est accompagné par son propriétaire (des civils de la région mobilisés pour la circonstance). À tour de rôle, chacun d’eux charge une quantité d’armes et de munitions. Au bout d’une heure, ils sont tous prêts à prendre la route. L’ordre de départ est alors donné en direction de la base de repli, en l’occurrence la forêt de Beni-Ouagag, qu’ils vont atteindre avant l’aube.

Les autres djounoud restent sur place, pour négocier la reddition des soldats assiégés dans le réfectoire. C’est ainsi qu’à l’issue de laborieux pourparlers, menés adroitement en brandissant la menace de les brûler vifs, tout en aspergeant de mazout les fenêtres et la porte du réfectoire, les assiégés finirent enfin par se rendre et sortir, l’un derrière l'autre, les mains sur la tête. Sur les 30 spahis que compte l’effectif de la garnison, dont 2 gardes forestiers algériens, 17 sont faits prisonniers, parmi eux le chef de poste, le lieutenant Olivier Dubos, et un garde forestier algérien, 2 tués et 7 blessés. Avant de quitter les lieux, Mohamed Zernouh s’emploie à détruire le canon de calibre 75, qui trône au milieu de poste, en glissant dans son fût, cône en avant, un obus, tandis que la deuxième équipe met le feu aux locaux, aux fûts de carburant et aux véhicules blindés, transformés en un immense brasier, dont la lueur est visible depuis la ville de M’sila. Vers minuit, un avion est venu planer au-dessus du poste en flammes. Entre-temps, le convoi s’éloigne rapidement, les mulets devant et le reste derrière.

Il arrive à Beni Ouagag avec le levé du jour. À ce moment précis, un avion de reconnaissance survole, en vain, plusieurs fois la région à la recherche d’éventuelles traces du convoi, mais celui-ci est déjà à l’abri dans la forêt. Nous venons de remporter une grande victoire. L’opération s’est déroulée comme prévu avec un minimum de pertes : un seul martyr et un seul blessé. Au refuge de la forêt de Béni-Ouagag, les djounoud, ayant mené l’opération, sont mis au repos, pendant que la compagnie de la région II assure la garde et tient à l’œil les prisonniers, qui, eux aussi, sont très fatigués après cinq heures de marche forcée. Plus tard, nous avons appris, par la presse locale, que 5 occupants du poste ont réussi, miraculeusement à s’échapper. Il s’agit du deuxième garde forestier, qui a réussi à s’échapper, en se dissimulant dans le conduit de la cheminée, et de 4 soldats spahis, en s’enfermant dans une pièce dotée de portes et de fenêtres blindées. En fin de journée, vers 16h, nous quittons la forêt de Béni-Ouagag, pendant que les avions survolent la région. Nous sommes escortés par la 3e compagnie du bataillon de choc, tandis que les compagnies des régions I et II rejoignent leurs bases respectives.

Nous marchons toute la nuit. Au petit matin, nous traversons l’immense oliveraie de la plaine de Tazmalt, avant d’arriver au douar Aït-M’likeche, où nous nous joignons à la première compagnie du bataillon de la wilaya. À la faveur de la nuit, nous reprenons le chemin sous une bonne escorte, celle des deux compagnies du bataillon de choc, la première et la deuxième, conduites par le lieutenant Chaïbi Mohand Ourabah, jusqu’au douar Ighram, situé non loin d’Akbou et où nous séjournons pendant deux jours. Cette halte prolongée est mise à profit, pour montrer nos prisonniers à la population de plusieurs villages du douar, une manière efficace pour démentir la propagande de l’ennemi.

D’ailleurs, les locataires de la caserne d’Akbou, où est stationné le régiment d’infanterie de marine, sûrement informé de notre présence, et que nous disposions d’armement de qualité et de deux compagnies d’élite. Au bout de ces deux jours d’un repos réparateur, nous prenons la direction d’Ouzellaguen, avant de gagner la forêt d’Akfadou, où nous attend le colonel Amirouche. À chacune de nos étapes, des mulets sont soulagés et leurs chargements confiés au chef du village, afin de les entreposer dans des caches. Les propriétaires et leurs bêtes reprennent alors le chemin du retour, heureux et fières d'avoir rempli leur mission.

La stratégie mise en œuvre pour suivre cet itinéraire a été payante à plus d’un titre. Nous avons réussi, tout au long de notre repli, à brouiller les pistes suivies par l’armée française. En effet, si celle-ci, ignorant l’usage des mulets, s’est trouvée dans l’incapacité de connaître la direction exacte prise par notre convoi, depuis le départ du poste d’El-Horane jusqu’à la forêt de Beni Ouagag, elle s’est fourvoyée en jugeant sans doute improbable, pour un convoi aussi lourd, de parcourir une telle distance.

Le choix du chemin le plus long a donc été décisif. Il faut dire aussi que là où nous sommes passés, il y a une organisation qui veille au grain. Les civils font sortir leurs chèvres, pour effacer les traces de pas laissées derrière nous. Nous sommes reçus par le colonel Amirouche, visiblement heureux par ce coup terrible porté à l’ennemi. Il faut reconnaître que l’enlèvement du poste militaire d’El-Horane est, sans conteste, l’une des actions les plus spectaculaires réussies par l’ALN. Aujourd’hui, nous sommes persuadés que ce haut fait d’armes, réalisé par les combattants de la zone II, de la wilaya III, marquera les mémoires pour la postérité. Mais qui s’en souvient aujourd’hui en dehors de quelques vieux habitants de la région qui ont vu ce qui s’était passé ? Qui le commémore ? Qui parle de cet acte héroïque qui a marqué nos esprits ?

Aucune stèle, digne de ce nom, n’est érigée pour l’immortaliser, aucun hommage officiel n’a été rendu aux acteurs, notamment le fils de Zaâfrane, Zernouh Mohamed, qui fut l’auteur principal ? Le lieutenant Mohamed Zernouh est tombé héroïquement au champ d’honneur à l’âge de 46 ans, en avril 1960, au milieu de ses djounoud, lors d’une bataille près d’El-Kseur, après son retour des Aurès, où le bataillons de choc de la wilaya III, qu’il dirigeait, a combattu pendant une année. (1) Né en 1924 à Zaâfrane (Djelfa), il sera nommé plus tard lieutenant, chef du bataillon de choc de la zone II, en remplacement du lieutenant Hocini Lahlou tombé au champ d’honneur, lors de l’embuscade d’Izouel (Tikjda), le 28 mai 1958, après avoir lui-même succédé à Chaïbi Mohand Ourabah, mort au combat à la fin février 1958 dans la bataille d’Ouzellaguen. Zernouh Mohamed conduira ensuite le bataillon de choc dans les Aurès en compagnie du commando Ali Khodja de la Wilaya IV, où ils séjourneront jusqu’au début de janvier 1960. Il tombera au champ d'honneur à l’âge de 46 ans, en avril 1960, au milieu de ses djounoud dans une bataille près d’El-Kseur (Béjaïa).

Menée avec une organisation remarquable et l’appui de la population, cette opération s’acheva par une victoire éclatante.

Ces victoires, arrachées par le courage des combattants et l’engagement total du peuple, ont infligé de lourdes pertes à l’occupant.

Abdelmadji Azzi (*)

(*) Auteur et ancien moudjahid à la Wilaya III historique

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