L’Institut du monde arabe à Paris a osé, avec succès, un regard artistique sur l’hôpital psychiatrique Frantz-Fanon de Blida, à travers une exposition de gouaches sur papier assez surprenante. Ces peintures ont été réalisées, il y a une soixantaine d’années, par les patients de l’hôpital, sous la direction du Dr Cadour, un médecin breton qui avait assuré le relais de Frantz-Fanon, parti rejoindre ses frères de combat en 1956.
À ce stade précis de la chronologie, nous en sommes à la fin de la psychiatrie coloniale avec l’héritage de Fanon qui a fait tourner la page sur une triste époque. La première interrogation qui nous est venue à l’esprit, c’est l’origine des œuvres. On nous apprend que la collection de peintures «est un don de Mme Cadour», l’épouse du directeur de l’hôpital, qui a légué cette collection à l’IMA en 2021. La collection était enrichie d’archives, de céramiques et de planches dessinées. Dans les archives, nous avons la surprise de voir de nombreuses coupures de presse.
Les articles soigneusement encadrés sont rédigés par Zhor Sellami pour «Révolution Africaine» et Rachid Semmad pour El Moudjahid. Les deux journalistes ne sont plus de ce monde. Mme Cadour avait soigneusement classé et emporté la collection dans ses bagages vers 1966, peu de temps avant l’arrivée du Dr Bachir Ridouh. Et du coup, ce qui pouvait constituer un fonds initial de valeur pour un musée d’art brut algérien a pris la voie d’un détournement. C’est un bien, propriété de l’hôpital Frantz- Fanon, qui a quitté le sol national dans des conditions illégales. C’est dommage.
Le monde caché du psychisme
L’hôpital psychiatrique est parfois un lieu de vocation artistique qui permet au malade de visiter les mystères de son monde et les restitue dans la diversité de formes et couleurs en dehors de toute règle académique. La spontanéité créative étant le maître-mot. Dans la liste des grands artistes accablés par la maladie mentale, on cite Vincent Van Gogh, hospitalisé à Saint-Rémy-de-Provence à la fin de sa vie, en 1890, où il a réalisé des œuvres majeures, en particulier la «Nuit Étoilée».
On cite également le suisse Adolf Wölfli, (1864-1930) interné à vie, fondateur de l’art brut avec Jean Dubuffet. Il a produit des milliers d’œuvres. Des cas semblables sont recensés dans de nombreux pays où l’hospitalisation apparait comme un environnement qui fait exploser l’inventivité artistique en toute liberté.
A la prise de son poste à Blida en 1953, Fanon a modifié le protocole de prise en charge des patients. Il a ouvert les pavillons sur des activités créatives.
En ce temps-là, l’hôpital était dédié à la folie avec une surface de 83 hectares, presque deux fois notre Jardin d’Essais, et quelque 20 kilomètres de routes, un parc immobilier d’une vingtaine de pavillons, une mosquée, une église, une étable pour les produits laitiers suffisants pour les 3.000 habitants de ce village psychiatrique. Les concepteurs ont même prévu des cafés pour les malades, des jardins, sans compter les terrains de jeux, dont un mini-golf et une boulangerie.
L’ergothérapie ; la vision de Fanon et Ridouh
Plus qu’un hôpital, c’est un village psychiatrique. Fanon engage Abderrahmane Aziz et Amar el Achab pour les ateliers musique. Il va initier les sports, la tapisserie et tout ce qui intéresse les malades. Le personnel médical s’investit dans cette nouvelle vision thérapeutique. Les orientations de Fanon étaient respectées à la lettre. Il met fin à la camisole de force et l’enferment en «cellule».
Ce médecin du bout du monde inspirait tellement la confiance et l’engagement ; Il était à l’écoute. Une de ses premières interventions sur un grand malade fut perçue comme un miracle thérapeutique. Ce patient-catastrophe s’attaquait aux vitres du service.
En quelques secondes et contre toute attente, le sol était jonché de carreaux cassés. La dernière fois, l’incident eu lieu juste avant la visite de Fanon au pavillon Escurol. Il fit venir l’auteur du casse pour un entretien. «Puisque les vitres c’est ton domaine d’activité, lui dit-il, je te propose de travailler avec le professionnel de l’hôpital.
Il va t’apprendre à couper les carreaux en ligne droite.» Un sourire de soulagement se lit sur le visage du malade.
La suite sera une belle réussite, puisqu’il finira sa carrière comme salarié vitrier de l’hôpital jusqu’à sa retraite. Le fils du vitrier apprend le métier de son père et ouvre une boutique au quartier populaire de Douiret à Blida en activité jusqu’à nos jours
A partir de 1968, le docteur Ridouh va engager beaucoup d’effort pour encourager la création artistique et en particulier la peinture. L’expérience a débuté par les cas les plus lourds du pavillon Jauberti.
Le pari était risqué tant les malades autistes isolés de leurs familles, internés sur de longue durée, étaient souvent au stade végétatif avec des troubles de communication.
L’idée a réussi. Une exposition d’art brut est faite à Blida. Et ce fut les débuts d’une expérience marquante qui a revisité avec bonheur la perception de Fanon sur la souffrance psychique.
R. L.