Un passeur de mémoire

Ils sont rares aujourd’hui ceux qui peuvent encore raconter de l’intérieur les débuts du mouvement national algérien. Zine El Abidine Moumdji fait partie de ces figures de mémoire. Dernier membre du comité central du Parti du peuple algérien, il incarne une génération qui a porté la revendication nationale bien avant le déclenchement de la guerre de libération. Figure discrète mais essentielle de l’histoire du mouvement national algérien, le parcours de Zine El Abidine Moumdji incarne à lui seul les espoirs, les luttes et les mutations d’une génération engagée pour l’indépendance. Dans les années 1930 et 1940, sous l’impulsion de Messali Hadj, le PPA structure le combat politique pour l’indépendance. Jeune militant à l’époque, Moumdji s’engage pleinement dans cette dynamique. Réunions clandestines, diffusion d’idées nationalistes, organisation des militants, son quotidien est celui d’un activiste confronté à une surveillance constante du colonisateur. « Nous pensions encore que la lutte politique pouvait faire évoluer les choses », confiera-t-il lors de sa participation au forum de la mémoire. Mais l’histoire va brutalement s’accélérer. En mai 1945, les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata marquent un choc profond. Comme beaucoup de militants, Moumdji comprend que les espoirs d’une évolution pacifique s’amenuisent. La répression massive renforce l’idée que l’indépendance nécessitera des moyens plus radicaux. Au sein du comité central du PPA, les débats deviennent de plus en plus intenses. Faut-il continuer sur la voie politique ou basculer vers l’action armée ? Moumdji est alors aux premières loges d’un mouvement en pleine mutation et rappellera dans son intervention au forum, «les divisions internes qui s’accentuaient, annonçant une recomposition du nationalisme algérien». Cette transformation aboutira, en 1954, à la naissance du Front de libération nationale, qui opte pour la lutte armée et déclenche l’insurrection du 1er Novembre. Si une nouvelle page s’ouvre, Moumdji reste l’un des témoins privilégiés de la période précédente, celle des fondations politiques du combat. Aujourd’hui, Zine El Abidine Moumdji a 100 ans et apparaît comme un véritable passeur de mémoire. Son parcours rappelle que l’indépendance de l’Algérie ne s’est pas faite en un jour, mais résulte d’un long cheminement, commencé bien avant la guerre et son témoignage revêt une importance particulière. À l’heure où les acteurs directs de cette période disparaissent progressivement, il demeure l’un des derniers à pouvoir éclairer de l’intérieur les tensions, les espoirs et les choix stratégiques qui ont façonné l’histoire nationale. Il incarne un lien vivant entre deux périodes clés, celle du nationalisme politique et celle de la révolution et son nom reste associé à la préservation de cette mémoire historique. À travers son parcours, c’est toute une génération de militants qui continue de rappeler que l’indépendance est le fruit d’un long processus, fait d’engagement, de divisions et de transformations profondes.

F. L.

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