«Un diplôme, une start-up» a transformé le paysage académique en érigeant l’innovation au rang de critère d'excellence. Aujourd'hui, le projet de fin d'études à l'université ne finit plus systématiquement dans les archives poussiéreuses d'une bibliothèque, mais devient le business plan d'une future entité économique.
Ce n’est plus une simple tendance, mais une mutation profonde qui s’opère dans les amphithéâtres et les laboratoires de l'université. Pendant longtemps, l’université algérienne a été perçue comme "un sanctuaire de la théorie, déconnecté des réalités" du marché. Cependant, un changement de paradigme sans précédent s’opère ses dernières années. Des amphithéâtres d’Alger aux laboratoires de Constantine, d’Oran, d'Ouargla l’heure n’est plus seulement à la quête du diplôme, mais à la conquête du marché. Ce virage vers l’entrepreneuriat universitaire, soutenu par des réformes structurelles, redessine les contours d'une économie nationale en quête de diversification. Ainsi, en 2024 et 2025, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique a validé le financement d'une dizaine de projets entrepreneuriaux portés par des étudiants.
Le catalyseur de cette métamorphose est bien l’arrêté 1275. Ce dispositif « un diplôme, une start-up » a transformé le paysage académique en érigeant l’innovation au rang de critère d'excellence. Aujourd'hui, le projet de fin d'études à l'université ne finit plus systématiquement dans les archives poussiéreuses d'une bibliothèque, mais devient le business plan d'une future entité économique.
Cette dynamique est portée par des programmes performants où des étudiants, hier encore simples apprenants, gèrent désormais des prototypes de solutions biotechnologiques ou des algorithmes d’intelligence artificielle appliqués à l’agriculture saharienne, entre autres. Pour encadrer cette dynamique, l’Algérie a misé sur la structuration.
On recense officiellement 36 incubateurs universitaires disséminés sur le territoire, de l’ENSM Incubator à Alger jusqu’aux structures à Ghardaïa ou Tébessa. Les autorités publiques ont également déployé un réseau de 84 centres de développement de l’entrepreneuriat (CDE) au sein des facultés. Ces espaces, offrent un accompagnement administratif, une formation au business model et un appui juridique. Ainsi, l’université algérienne ne veut plus être perçue comme une simple "usine à chômeurs", mais comme un vivier de solutions face à la diversification économique.
À Mascara, l’université Mustapha-Stambouli se distingue avec une dizaine de projets agréés, principalement dans l’agroalimentaire et l’agriculture, tandis que Béjaïa, El Oued et Tipasa suivent le mouvement avec des initiatives dans la santé, les services ou le textile. Un autre véritable tournant est aussi institutionnel. En janvier dernier, le ministère de l’Economie de la connaissance a organisé une cérémonie officielle pour distinguer les cinq meilleurs incubateurs nationaux.
Une reconnaissance qui vise à créer une émulation vertueuse. L’objectif est de sortir de la logique de guichet pour entrer dans une logique de performance. Les lauréats de ce palmarès ne sont pas seulement jugés sur le nombre de projets hébergés, mais sur leur capacité à transformer une idée en entreprise viable. Cette stratégie est soutenue par des partenaires internationaux.
Le PNUD, par exemple, œuvre actuellement au renforcement des capacités de ces structures, en formant les gestionnaires d’incubateurs et en sensibilisant les institutions financières à la spécificité des projets innovants. C'est vrai que derrière cette effervescence se cache une réalité plus contrastée. Si l’État injecte des fonds via le mécanisme de l’Algerian Start-up Fund et le programme "Algeria Disrupt", la pérennité de ces micro-entreprises reste un défi. De l'avis des spécialistes, l’enjeu n’est plus seulement de créer, mais de durer dans un marché souvent verrouillé par des circuits de distribution traditionnels. Néanmoins, cette mutation ne laisse pas le secteur économique et industriel indifférent. Longtemps restées dans une logique d'importation de solutions clés en main, les entreprises économiques algériennes, qu'elles soient publiques ou privées, se tournent désormais vers les universités. On assiste à l'émergence d'une "Open Innovation" à l'algérienne. Pour ces entreprises, le gain est double. Elles accèdent à une matière grise de haut niveau à un coût compétitif, tout en sécurisant un vivier de talents déjà opérationnels et imprégnés de la culture de l'entreprise. Les collaborations se matérialisent également, par la création de laboratoires mixtes et des défis technologiques lancés aux étudiants. Ces mécanismes de transfert de connaissances agissent comme un puissant levier de modernisation pour l'industrie nationale. Il ne s'agit plus de simples stages de fin d'études, mais de véritables partenariats stratégiques où l'université devient le département R&D externalisé de la PME locale.
Ce mouvement crée une synergie vertueuse. D'un côté, l’université affine ses programmes en fonction des besoins réels du marché, tandis que l’industrie gagne en souveraineté technologique.
T. K.