Béjaïa – Pr Aïssa Mouhoubi, spécialiste des questions énergétiques et minières, à El Moudjahid : «L’Algérie avance vers la souveraineté industrielle»

Articulé avec le fer de Gara Djebilet et l'avantage énergétique national, le projet de zinc-plomb de Béjaïa ouvre la voie à une souveraineté industrielle inédite et à un positionnement géoéconomique majeur. Alors que la transition énergétique et les besoins d'infrastructures redessinent la carte mondiale des matières premières, l'Algérie engage une mutation profonde de son modèle minier. Au-delà de la simple extraction, la combinaison des ressources en fer de Tindouf, en zinc de Béjaïa et des prix compétitifs de l'énergie dessine les contours d'un véritable bassin de galvanisation intégré.

Entretien exclusif à El Moudjahid avec le professeur Aïssa Mouhoubi, spécialiste des questions énergétiques et minières, qui décrypte cette vision stratégique.

El Moudjahid : Quelles sont les caractéristiques fondamentales du gisement de Tala Hamza-Amizour ?

Pr Aïssa Mouhoubi : Ce projet est l'un des piliers de la diversification hors hydrocarbures. Les réserves exploitables sont estimées à 34 millions de tonnes de minerai, avec des teneurs moyennes de 4,5% pour le zinc et 1,5% pour le plomb, garantissant une durée d'exploitation de deux à trois décennies. La future installation traitera 1,6 million de tonnes de minerai brut par an, pour une production annuelle d'environ 170.000 tonnes de concentré de zinc et 30.000 tonnes de concentré de plomb. Une telle production positionnerait l'Algérie avantageusement dans le paysage minier mondial.

Quel lien stratégique établissez-vous avec la mine de fer de Gara Djebilet ?

C'est le cœur de la réflexion industrielle. D'un côté, Gara Djebilet (Tindouf) représente l'un des plus vastes gisements de fer au monde avec plus de 3,5 milliards de tonnes de réserves, dont l'exploitation est désormais engagée. De l'autre, Tala Hamza fournira du zinc en quantités industrielles. L'intérêt stratégique réside dans la complémentarité : le zinc est utilisé à 60% pour la galvanisation de l'acier, un processus qui protège les produits ferreux de la corrosion. Actuellement, l'Algérie importe soit de l'acier déjà galvanisé, soit du zinc. Avec ces deux projets, elle pourra produire sur son sol à la fois l'acier et le zinc nécessaire à sa protection, une intégration verticale rare à l'échelle internationale constituant un avantage compétitif majeur.

Vous évoquez souvent un troisième facteur dans cette équation : le prix de l'énergie. En quoi cet élément est-il déterminant dans la compétitivité ?

La transformation du minerai de fer en acier et le processus de galvanisation sont parmi les activités les plus intensives en consommation énergétique. Or, l'Algérie dispose des prix de l'énergie parmi les plus compétitifs du bassin méditerranéen, grâce à ses ressources en hydrocarbures et au développement de son potentiel "renouvelable". La combinaison est donc favorable : matière première ferreuse de Gara Djebilet, métal d'apport (zinc) de Tala Hamza, et énergie à coût maîtrisé. Ce triptyque crée une équation économique qu'aucun pays européen ou méditerranéen ne peut répliquer aujourd'hui, les aciéries européennes faisant face à des difficultés liées au coût de l'énergie.

Que recouvre l'expression «bassin de galvanisation» que vous développez dans vos discussions ?

Elle désigne un espace économique intégré où se concentrent des capacités de transformation des produits ferreux par revêtement de zinc. Concrètement, cela signifie que l'économie algérienne ne se limiterait pas à l'exportation de minerai brut ou même de concentrés, mais développerait des unités de transformation industrielle sur son territoire. Ces installations comprendraient des complexes de galvanisation à chaud, des lignes de production de tôles galvanisées, des usines de tubes revêtus, et potentiellement des unités de fabrication de produits finis pour la construction, l'industrie automobile ou les équipements énergétiques. Ces produits transformés présentent une valeur ajoutée significativement supérieure à celle des matières premières. L'avantage compétitif serait double. D'une part, la proximité des sources de matières premières réduit les coûts d'approvisionnement et sécurise les chaînes d'approvisionnement. D'autre part, le coût de production d'une tôle galvanisée en Algérie, compte tenu des avantages comparatifs évoqués, serait structurellement inférieur à celui observé en Europe ou dans d'autres régions importatrices.

Quels débouchés pour cette production, notamment en Europe ?

La demande européenne pour les produits sidérurgiques galvanisés est considérable dans trois secteurs : la construction (charpentes, bardages), l'industrie automobile (carrosseries) et les énergies renouvelables (structures d'éoliennes et de panneaux solaires). L'Europe connaît une désindustrialisation partielle de sa filière sidérurgique, pénalisée par des coûts énergétiques élevés et des contraintes environnementales strictes. La position géographique de l'Algérie constitue un atout supplémentaire : les ports du Nord, particulièrement Bejaïa, se trouvent à moins de 24 heures de navigation des grands ports méditerranéens européens (Marseille, Gênes, Barcelone). Ce délai est imbattable face à la concurrence asiatique, d'autant que des produits à "empreinte carbone" réduite pourraient être proposés.

Le continent africain représente-t-il aussi un marché ?

Le potentiel africain est considérable. L'Afrique connaît une phase d'urbanisation et de développement d'infrastructures sans précédent : routes, ponts, voies ferrées, ports, logements. La demande en acier et produits métallurgiques transformés croîtra exponentiellement. Actuellement, une part importante est satisfaite par des importations lointaines (Chine, Inde) avec des coûts logistiques élevés. L'Algérie, grâce à ses projets miniers intégrés, peut devenir le fournisseur naturel du continent. Sa position aux confins du Maghreb et du Sahel lui permet de rayonner vers l'Afrique de l'Ouest et Centrale via des corridors comme la route transsaharienne reliant l'Algérie au Niger et au Nigeria.

Quelle est la place du zinc et du plomb dans les évolutions technologiques ?

Ces métaux sont loin d'appartenir au passé industriel. Le zinc est devenu indispensable aux "énergies renouvelables" : les éoliennes offshores nécessitent d'importantes quantités d'acier galvanisé pour résister à la corrosion, et les structures des fermes solaires sont systématiquement galvanisées pour garantir leur durabilité. Le plomb, quant à lui, demeure le matériau principal des batteries, notamment pour le stockage stationnaire de l'énergie solaire et éolienne. Il offre la solution la plus fiable et recyclable pour le stockage à grande échelle. Les perspectives de développement du solaire en Algérie pourraient donc intégrer une demande locale significative.

Quelles retombées économiques directes sont attendues ?

Le chiffre d'affaires annuel à l'exportation devrait se situer entre 400 et 550 millions de dollars à pleine capacité. Au-delà de cet apport aux réserves de change, l'impact se mesure à travers l'effet de substitution aux importations : la production locale permettra de réduire la facture d'importation de plusieurs centaines de millions de dollars annuels. L'État bénéficiera des redevances minières et impôts. En termes d'emplois, le projet générera environ 780 postes directs et plusieurs milliers d'emplois indirects dans la sous-traitance, la maintenance, les transports et les services, créant ainsi un écosystème économique dans la wilaya de Bejaïa.

Quelle est la portée symbolique de ce projet ?

Le sous-sol algérien recèle un potentiel considérable encore largement inexploré : fer, phosphates, or, terres rares. La concrétisation de ce potentiel nécessite un signal fort aux investisseurs internationaux. Tala Hamza-Amizour, avec son partenariat entre les entreprises nationales du groupe SONAREM (ENOF, ORGM) et Terramin Australia, constitue cette vitrine opérationnelle. Le projet démontre que l'Algérie dispose d'un cadre légal stable, d'une volonté politique affirmée et d'une capacité technique à mener des projets miniers complexes. Son succès pourrait agir comme catalyseur pour l'exploitation d'autres gisements.

Quel calendrier réaliste peut-on envisager ?

Pour Tala Hamza-Amizour, les études techniques sont finalisées et le montage financier bouclé. Les travaux de construction devraient s'étendre sur 36 à 40 mois, avec les premières productions de concentré attendues à l'horizon 2028. Pour Gara Djebilet, la montée en puissance sera progressive avec des premiers volumes destinés au complexe sidérurgique de Bellara dans le même horizon. D'ici cinq à sept ans, l'Algérie pourrait donc disposer simultanément d'une production minière significative de fer et de zinc, d'unités de transformation opérationnelles et de capacités d'exportation de produits finis vers l'Europe et l'Afrique, marquant une avancée décisive vers une souveraineté industrielle renforcée.

M. L.

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