Vieux routier de l’université et membre permanent à l’Académie de la langue arabe rattachée à la présidence de la république algérienne depuis 2023 : Il s’agit du professeur et expert en linguistique et en sciences du langage en Algérie, Lahcene Amor. Dans cet entretien qu’il nous a accordé, Lahcene Amor, qui est également enseignant de linguistique et grammaire arabe à l’université Badji-Mokhtar de Annaba depuis 44 ans, évoque longuement les efforts déployés par les pouvoirs publics pour mettre en avant la modernisation de la langue arabe dans le monde scientifique en Algérie.
El Moudjahid : Quels sont les efforts déployés par l’Etat pour mettre en valeur et moderniser la langue arabe ?
Amor Lahcene : Je pense que l’Etat algérien donne à la langue arabe une importance cruciale, en créant deux organismes rattachés à la présidence de la république destinés au développement de la langue arabe en Algérie et la généralisation de son utilisation dans tous les secteurs culturels, pédagogiques, économiques et administratifs, l’Académie algérienne de la langue arabe et le Haut conseil de la langue arabe. S’agissant de l’Académie algérienne de la langue arabe est un organisme à caractère scientifique académique, qui a pour mission de résoudre les problèmes que rencontre la langue arabe, tels la traduction des termes scientifiques nouveaux, l’intégration de la langue arabe dans l’ère du numérique et l’intelligence artificielle.
Quel place occupe la langue arabe dans le monde scientifique ?
La langue arabe n’a rien à envier aux autres langues dans le domaine de la recherche scientifique, puisqu’elle est capable de répondre présent à toute sollicitation des chercheurs dans tous les domaines scientifiques, vu la richesse de son vocabulaire. Mais le problème, c’est que les chercheurs eux-mêmes ne veulent pas utiliser la langue arabe dans leurs recherches, et se contentent de l’anglais ou du français.
Comment voyez-vous l’évolution de la langue arabe dans le pays à travers la diffusion des contenus médiatiques appropriés ?
Je pense que les médias arabophones en Algérie, quelques soient leurs supports (visuel, audiovisuel, audio, numérique …) sont appelés à jouer un rôle primordial dans le renforcement de l’identité culturelle en Algérie, que ce soit dans sa dimension religieuse islamique, ou linguistique arabe, tout en mettant l’accent sur les contenus qui véhiculent les composantes de l'identité nationale algérienne (l’islam, la langue arabe, l’amazighité, le patrimoine populaire.)
La langue arabe doit-elle développer un vocabulaire médiatique pour s’adapter aux mutations technologiques et aux nouveaux outils ?
Personnellement, je pense que la langue arabe est entrée de plain-pied dans l’ère numérique, vu le nombre énorme de programmes et d’applications d’intelligence artificielle qui s’appliquent à la langue arabe. Dans l’Académie de la langue arabe, dont je suis membre permanent, nous avons procédé à la traduction en arabe d’articles de revues internationales dans le domaine de l’intelligence artificielle. Le livre intitulé (L’intelligence artificielle et ses applications) a eu un énorme écho en Egypte, en Jordanie et en Syrie, vu la valeur scientifique en langue arabe. La langue arabe peut facilement s’adapter à ces défis, car elle possède les outils linguistiques nécessaires, elle a juste besoin que ses utilisateurs prennent confiance en leur langue, l’apprennent comme il faut, l’utilisent dans leur quotidien et leurs recherches scientifiques.
Pour remédier à la dégradation du langage et la baisse de qualité de certains contenus médiatiques, y a-t-il nécessité de produire des contenus respectables et pertinents en langue arabe ?
Parfaitement, je suis entièrement d’accord avec vous, vu la dégradation du langage et la baisse de certains contenus qu’on trouve sur certaines plateformes de médias sociaux, qui utilisent un langage hybride avec un peu d’arabe, un peu d’arabe dialectal, un peu de français, du peu d’anglais…, ex : le symbole de l’Algérie est devenu (one two three, viva l’Algérie) alors qu’il était (Kassamen bi nazilat).
Dans quelle mesure la langue arabe peut-elle retrouver un rôle majeur dans la production scientifique ?
Je pense qu’effectivement que les pouvoirs publics en Algérie ont un rôle à jouer dans la modernisation de l’enseignement supérieur et la recherche scientifique, car la langue arabe n’a besoin que d’actes politiques pour l’imposer dans tous les secteurs, car elle est capable de remplacer les langues étrangères dans l’enseignement supérieur toutes disciplines confondues, même en médecine, vu qu’il existe un pays arabe qui enseigne la médecine en arabe brillamment (la Syrie). Ce qui manque c’est que les Algériens prennent confiance en leur langue nationale, et qu’ils comprennent qu’elle pourra être la langue de la recherche scientifique même en intelligence artificielle.
Le défi actuel consiste-t-il à faire de la langue arabe une véritable langue de recherche scientifique grâce au développement des technologies linguistiques ?
Oui, je pense que la langue arabe est une langue scientifique par excellence, elle a permis aux grands savants arabes anciens (qui n’étaient pas d’origine arabe) d’écrire leurs sciences en arabe dans tous les domaines de la sciences, tel Ibn Sina en médecine, Ibn AlHaythem en physique, Al Khawarizmi en mathématique… Leurs ouvrages écrits en arabe ont été traduit par les Occidentaux, durant plusieurs siècles. Donc, si la langue arabe a pu contenir toute cette recherche scientifique arabe durant ces siècles d’or de la civilisation arabo-musulmane, elle peut aussi aujourd’hui contenir ce flot incessant d’ouvrages scientifiques occidentaux dans tous les domaines.
B.G.