Marcher à Oran, c’est marcher dans le temps : Périple d'un voyageur imaginaire à El bahia

Si vous veniez visiter Oran comme photographe, réalisateur, documentaliste ou historien, comment raconteriez-vous cette ville ? Quelles images captureriez-vous ? Quels sons retiendriez-vous ?

Chaque pierre, chaque fresque, chaque ruelle est un fragment d’histoire, un écho des civilisations qui se sont succédé sur cette côte méditerranéenne. Pour vous aider à découvrir, à visiter, à savourer et à pénétrer dans l’histoire d’Oran, nous avons imaginé pour vous un voyageur : Un photographe méditerranéen qui vient pour la première fois dans la ville. Nous avons choisi de l’appeler Yanis. Nous lui proposons de le guider dans son périple oranais. À travers son regard, ses impressions et ses rencontres, nous vous invitons à partager cette expérience oranaise, à la fois riche et documentée, où patrimoine et vie quotidienne se mêlent, où la mémoire des siècles se révèle dans les ruelles, les places et les monuments emblématiques. Des ruelles de Sidi El Houari aux hauteurs de Murdjadjou, du Palais du Bey aux marchés populaires, du fort de Santa Cruz aux mosquées emblématiques. Chaque étape est une immersion dans un temps particulier, un passage entre passé et présent, où l’histoire s’écrit autant dans les pierres que dans les regards des Oranais. Par où commencer ? Je lui réponds que certaines villes commencent par un port, d’autres par une place centrale. Oran, elle, commence par un quartier (selon moi). Nous descendons ainsi vers Sidi El Houari, le plus ancien noyau urbain de la cité. Les ruelles étroites, les façades usées pour une bonne partie des immeubles par le sel et le vent. Ce quartier emblématique a bénéficié d'un vaste programme de réhabilitation touchant, notamment la restauration des bâtiments. Les escaliers irréguliers racontent déjà quelque chose : ici, le temps ne s’est pas effacé, il s’est accumulé. Les murs de pierres racontent des siècles d’histoire, et chaque porte, chaque balcon, chaque arcade semble murmurer des récits du passé. Ici, les influences ottomanes et espagnoles se mêlent, dessinant un labyrinthe où il est facile de se perdre tout en se trouvant. Les habitants se croisent, saluent, et la vie quotidienne s’écoule au rythme des échos du passé.

A. S.

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M'dina El j’dida : Le pouls vivant d'Oran

Que serait Oran sans M’dina J’ida ? Que serait ce voyage à Oran sans un détour par M'dina J’dida ? Après les hauteurs spirituelles de Murdjadjou et la monumentalité d’Ibn Badis, Yanis redescend vers ce que beaucoup considèrent comme le cœur battant populaire de la ville. Créée en 1845 par décision de l’administration coloniale, au croisement d’El Derb et de l’actuel secteur Sidi El Bachir, M'dina J’ida - autrefois appelée «le quartier du marché» - est née d’un bouleversement urbain et humain. Les faubourgs précoloniaux de Kheng En Netah, Ras El Aïn et Kélaïa ayant été rasés en 1832, des familles revenues progressivement à partir de 1844 s’installèrent dans les décombres, dans des abris de fortune, des grottes ou d’anciens fours à chaux. Pour contenir cette population dite «flottante», le général Lamoricière ordonna en 1845 la création d’une «ville indigène» : M'dina El J’dida venait de prendre forme. Aujourd’hui, Yanis découvre un autre visage d’Oran. Ici, pas de silence monumental, mais un bouillonnement permanent. Le quartier concentre une longue tradition marchande autour de son marché couvert, l’un des plus importants de la ville. Bijoutiers, maroquiniers, dinandiers, marchands de fruits et légumes, vendeurs ambulants, le tissu dense de ruelles et de petites boutiques donne lieu à l’allure d’une médina sans en être véritablement une. On y prépare le trousseau des futures mariées, on y achète les vêtements de l’Aïd, on y trouve les indispensables des fêtes familiales. Sur la place Tahtaha ou près de Sidi Blal, Yanis goûte à la karantita fumante, observe les échanges, écoute les accents venus de l’intérieur du pays. M'dina J’dida n’est pas seulement un quartier commerçant; elle est un espace de mémoire collective.
C’est le lieu où l’on arrivait autrefois en ville, où l’on trouvait hôtels modestes, hammams, gargotes et cafés en tout genre. Dans l’objectif de Yanis, ce quartier devient la preuve que l’histoire d’Oran ne se lit pas uniquement dans ses monuments, mais aussi dans ses marchés, ses foules et ses habitudes quotidiennes. M'dinal J’dida incarne cette tradition populaire oranaise qui traverse les générations, entre héritage colonial, résilience sociale et vitalité.

A. S.

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Sidi El Houari ou le berceau de l'histoire : Ici, tout a commencé

Tout a commencé ici. Au cœur du quartier se dresse le mausolée de Sidi El Houari, figure considérée comme tutélaire de la ville. Pour les habitants, il n’est pas un personnage lointain des livres d’histoire. Il est un repère. Un refuge. Un nom que l’on prononce avec familiarité. Son sanctuaire demeure un lieu de recueillement actif, où l’on vient confier ses espoirs et ses inquiétudes. Yanis observe les lieux en silence. Dans l’imaginaire oranais, le personnage historique de Sidi El Houari n’est pas une figure lointaine, c’est une présence familière. Le cenophate de ce savant soufi demeure un lieu de recueillement actif, un repère où l’on vient implorer, demander et remercier. Né au milieu du XIVe siècle, Mohammed Ben-Omar El Houari est originaire de la tribu berbère des Houaras, d’où son nom, El Houari, «celui des Houaras». On raconte qu’à l’âge de 10 ans, il connaît déjà le Coran par cœur. Après une vie d'errance et de solitude dans le désert, cet érudit soufi fait ses premières études à Béjaïa, dans un foyer intellectuel réputé. À 25 ans, il enseigne à Fès la jurisprudence et la langue arabe, puis se rend en pèlerinage à La Mecque et à Médine, visite El Qods et, à son retour, se fixe à Oran où il a le double rôle de prédicateur et d’éducateur religieux dans la plus vieille mosquée de la ville. Yanis s’arrête devant la porte du mausolée, observe les détails sculptés dans la pierre, prend note des motifs et des inscriptions. Il imagine les générations d’Oranais qui, depuis le xve siècle, viennent ici se ressourcer, méditer et se recueillir. Pour lui, et pour le lecteur, ce lieu est le point de départ d’un voyage dans le temps, là où les racines de la ville se lisent dans la pierre, le bois et le marbre. Le quartier tout entier, avec ses ruelles sinueuses et ses places animées, devient un théâtre vivant. «On sent que tout est parti d’ici», murmure-t-il. Peut-être a-t-il raison !

A. S.

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Théâtre Régional d'Oran :
C'est là où Abdelkader Alloula a pris ses quartiers

Au fil de notre périple dans Oran, nous conduisons Yanis jusqu’à la place du 1er Novembre, face au majestueux Théâtre régional d’Oran, ancien opéra ouvert en 1907 et devenu aujourd’hui un véritable symbole culturel de la ville. L’édifice, avec ses coupoles, sa balustrade ornée et la statue des muses au fronton, raconte l’histoire d’un lieu qui a traversé les époques, depuis la colonisation jusqu’à l’indépendance, pour devenir un pilier du théâtre algérien. Pour Yanis, chaque détail de cette architecture est une invitation à regarder au-delà de la pierre et du plâtre : le parterre, les balcons, les loges, tous respirent l’histoire et la mémoire des spectateurs et des artistes qui ont foulé cette scène. Le théâtre porte aujourd’hui le nom de Abdelkader Alloula, génie du théâtre algérien, comédien, metteur en scène et écrivain, dont le parcours a façonné l’art dramatique national. Yanis s’imagine, capturant à travers son objectif, l’âme de Alloula : ses créations théâtrales comme El Meida, Hout yakoul hout ou Monnaie d’or, sa capacité à mêler tradition et modernité, et sa vision d’un théâtre ouvert sur le monde. Dans ce lieu, l’histoire de la ville et la passion d’un artiste se rejoignent, et le photographe méditerranéen ressent cette émotion unique que seule la rencontre entre un monument et son héritage humain peut offrir. Pour le visiteur, comme pour Yanis, le Théâtre régional d’Oran n’est pas qu’un simple édifice : il est un voyage dans le temps, un souffle de mémoire et un lieu où la poésie des mots se fait visible sur chaque pierre et chaque scène.

A. S.

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Palais du Bey et mosquée du Pacha : L'empreinte ottomane

Après la pause-déjeuner, on décide de visiter le Palais du Bey Mohamed El Kébir qui apparaît derrière les murailles anciennes, imposant et majestueux. Construit au XVIIIe siècle, ce palais fut la résidence du bey d’Oran et siège de son administration, un véritable microcosme du pouvoir ottoman. Yanis franchit les portes du Diwan et se laisse absorber par la beauté des arcades au nombre de 12, qui s’alignent avec une régularité parfaite. Les plafonds peints racontent la vie quotidienne des sultans, leurs passions, leurs moments de recueillement. Même les fresques les plus fragiles, altérées par le temps et par l’occupation coloniale, respirent encore. Les jardins intérieurs, séparant les différents pavillons, offrent une pause ombragée, un espace où la ville semble suspendue. Yanis s’attarde sur la salle favorite du bey, intacte malgré les siècles. Pour le photographe imaginaire, chaque détail, du marbre des colonnes aux arabesques des plafonds, est une fenêtre sur le XVIIIe siècle. À quelques pas du palais se dresse la mosquée du Pacha, construite en 1796 par ordre du bey Mohamed El Kébir. Unique par son minaret octogonal et sa salle principale avec la « sedda » mezzanine, elle incarne l’architecture ottomane typique et témoigne de l’échange culturel entre l’Algérie et la Turquie. Yanis prend son temps pour observer la finesse des détails, la symétrie des arcades, la lumière filtrant à travers les fenêtres, et imagine les fidèles qui, depuis plus de deux siècles, se recueillent dans ce lieu. Le Palais du Bey et la mosquée du Pacha ne sont pas seulement des monuments. Ils sont la mémoire incarnée d’Oran, des repères où le lecteur guidé par l’œil de Yanis, peut toucher du doigt l’histoire et comprendre comment la ville a été façonnée par les civilisations qui l’ont habitée. Entre arcades et minarets, chaque pierre raconte la grandeur passée et la résistance du patrimoine face au temps et à la colonisation françaises.

A. S.

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Santa Cruz et les hauteurs de Murdjadjou :
La ville fortifiée face à la mer

Mais Oran n’a pas été seulement une ville de spiritualité. Elle fut convoitée. Assiégée. Fortifiée. Nous levons les yeux vers les hauteurs de Murdjadjou. Là-bas, dominant la baie, le fort de Santa Cruz rappelle les années de présence espagnole. Du sommet, la ville semble offerte, vulnérable et magnifique à la fois. La Méditerranée s’étend à perte de vue, et l’on comprend pourquoi cette terre fut disputée pendant des siècles. Du sommet, la vue embrasse le mélange des architectures, des ruelles anciennes aux bâtiments modernes, offrant un panorama qui condense l’histoire de la ville en un seul regard.
A. S.

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Mausolée Abdelkader El Djilani Moul El Mayda :
Lumières et ferveur sur la baie

Le périple oranais de Yanis a coïncidé avec la waâda de Sidi Abdelkader El Djilani, et la ville s’est alors révélée sous un jour encore plus vibrant. Sur les hauteurs du mont Murdjadjou, le mausolée de Moulay Abdelkader Al-Jilani, que les Oranais appellent affectueusement «Moul El Mayda», domine la baie comme un phare spirituel. Dédié à l’un des grands fondateurs du soufisme, né à Gilan en 1077 et mort à Baghdad en 1166, ce sanctuaire aurait été élevé au début du XVe siècle par des disciples d’Abou Madyane, en hommage à celui dont la tariqa qadérie s’est diffusée à travers le monde musulman. Juriste rigoureux et guide spirituel respecté, Abdelkader El Djilani prônait l’humilité, la tolérance, la charité et l’accueil des nécessiteux; des principes encore perceptibles dans l’esprit du lieu.
Ce jour-là, Yanis découvre un site réhabilité en un vaste espace de villégiature, très prisé des familles oranaises, où les tentes dressées pour la waâda accueillent fidèles, visiteurs et curieux. Les chants religieux s’élèvent, le couscous se partage, les offrandes rappellent l’attachement populaire au saint. Autour du mausolée, la chapelle de Notre-Dame du Salut, la mosquée Ribat Tolba inaugurée en 2018 et le fort de Santa Cruz composent un paysage unique où se côtoient héritages religieux et mémoire historique. Pour Yanis, cette coïncidence transforme son reportage : il ne photographie plus seulement des pierres et des monuments, mais un patrimoine vivant, porté par la ferveur, la convivialité et ce dialogue constant entre spiritualité, tolérance et identité oranaise.

A. S.

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Marché des Aurès : Boulevard street food

A l’heure du déjeuner, je propose à Yanis une halte au marché des Aurès, ex-place La Bastille, véritable institution de la street food oranaise. Ici, manger devient un art de vivre et une mémoire partagée. Les couleurs vives des étals, les fumets de la paella ou de la hrira (soupe traditionnelle qui réchauffe le cœur) les cocottes d’escargots fumantes éveillent tous les sens. La paella oranaise, héritage andalou, se distingue par ses variantes locales et ses épices du terroir. Les passants savourent, échangent, rient : Yanis immortalise ce moment où gastronomie et culture se rencontrent, un instant suspendu au cœur de la ville. Pour Yanis, photographe imaginaire, c’est un spectacle autant visuel que sensoriel : Chaque plat est un morceau d’histoire, chaque étal un témoignage du métissage culturel qui fait d’Oran une ville méditerranéenne unique. Le marché devient alors une pause narrative, un moment pour le visiteur de goûter à la ville autant qu’à son passé. Les rires, les conversations, le parfum des épices se superposent aux échos des siècles révolus. Yanis capture ces instants, oscillant entre le modernisme du quotidien et la permanence des pierres qui racontent la ville. Dans ce mélange d’histoire et de saveurs, le visiteur comprend qu’Oran n’est pas seulement une succession de monuments : c’est un lieu vivant, où chaque regard, chaque geste, chaque goût permet de toucher l’âme d’une cité qui a traversé le temps tout en conservant sa personnalité.

A. S.

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Mosquée Abdelhamid-Ibn Badis : Au cœur d'une ville monumentale

Le périple de Yanis le conduit enfin vers l’est d’Oran, à Haï Djamel-Eddine, où se dresse la Mosquée Abdelhamid Ibn Badis, inaugurée en 2015. Après les pierres séculaires de Sidi El Houari et les hauteurs mystiques de Murdjadjou, l’édifice surprend par sa monumentalité contemporaine. Son minaret de plus de cent mètres, habillé de verre, capte la lumière et s’impose dans le paysage urbain comme un signal visible de loin.  À l’intérieur, les deux vastes salles de prières peuvent accueillir jusqu’à 25 000 fidèles, tandis qu’une salle de conférences, un Institut de formation d’imams et un centre des arts islamiques prolongent la vocation spirituelle par une mission éducative et culturelle. Au fil des années, la mosquée est devenue une halte incontournable pour les délégations étrangères et les visiteurs de passage, notamment lors des grands événements internationaux accueillis par Oran. Pour Yanis, cette étape ne ressemble pas aux précé-     dentes : ici, l’histoire ne se lit pas dans les vestiges anciens, mais dans une architecture récente qui affirme l’attachement de la ville à sa tradition religieuse tout en projetant son image vers l’avenir. C’est une autre facette d’Oran qui se révèle, plus ample, plus contemporaine, mais toujours traversée par la même quête de sens et de transmission. Cette étape conclut un voyage à travers le temps, les cultures et les pratiques : Oran se révèle comme une ville vivante, où chaque monument, chaque quartier et chaque fête raconte une histoire qui dépasse les siècles, prête à être explorée par quiconque souhaitant immerger dans son histoire et sa mémoire.            
 
A. S.

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Des arènes d’El Toro aux fresques du présent : 
Du moderne dans l'ancien

À quelques pas, les Arènes d’Oran, surnommées « El Toro »dans le quartier ex-Eckmul relevant du secteur urbain Maheiddine témoignent d’un autre aspect de la vie oranaise à travers l'histoire. Ancien lieu de la corrida, accueille actuellement des activités artistiques. Elles se sont muées en musée à ciel ouvert, intégrant l’art contemporain et le patrimoine local. Yanis s’attarde sur les détails des gradins, des arches et des façades, saisissant la dualité de la ville : tradition et modernité se répondent dans un même espace, comme une conversation silencieuse entre les siècles. En flânant dans les ruelles environnantes, le photographe imaginaire capture le quotidien des habitants, les cafés bruissant de vie, les enfants jouant près des monuments. Chaque instant devient une image qui raconte Oran autrement : non seulement comme un lieu de mémoire, mais aussi comme un espace vivant où le passé dialogue avec le présent. Cette étape se termine pour Yanis sur une note contemplative : Oran se dévoile progressivement, à la fois majestueuse et accessible, prête à être explorée à travers les yeux d’un visiteur curieux et attentif.

A. S.

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