De notre correspondant : FAROUK ZOGHBI
Bouragba Nordine dit Nori, cordonnier de son état, est en activité depuis 42 ans dans sa boutique de 3 m2, cette échoppe adossée à un pan de l’histoire de la ville qui n’est autre que le mur byzantin. Il est le fils de cheikh Saci, qui durant 70 ans logé dans un réduit face au jardin Raffaoui, s’est attelé à ancrer en ces enfants les valeurs du travail et de la dignité, les pénibles facettes de ce métier, au retour de son service militaire qu’il accomplissait à Forbach, dans les années 1940.
À peine sa mémoire secouée par le rappel de certains faits d’antan que Nordine accroché depuis des ans à un tabouret, scrutant par-dessous ses lunettes de vue, l’horizon, revient à la charge. Il relate avec une profonde émotion le parcours d’un père qui a accompli dans la pauvreté, à la sueur de son front, domptant un cuir à la peau dure, mais toujours fier d’arracher le peu qui nous permettait de vivre, voir survivre en ces temps difficiles. Un bon père qui nous a appris le métier mais surtout les valeurs du travail et de la dignité.
Dans le cheminement de ce parcours élogieux, de tout de reconnaissance à l’endroit son père, Nori scrute les contours de petite boutique de 3m2 pour nous dire l’exigüité de cet espace acquis en 1996, «je n’oublie pas que j’ai séjourné près de 16 ans, au pied de l’un de ces vieux piliers de Sétif, à quelques mètres de Ain Fouara», où des clients venaient le découvrir à l’œuvre, assis sur sa caisse, qu’il vente, qu’il pleuve ou écouter les dernières d’un jeune vieux que les années ont malgré tout fini par rattraper.
C’est pour cela qu’à propos de son actuelle échoppe, il poursuit : «C’est petit, trop même mais c’est bien, le plus important c’est ce que j’arrive à travailler portant toujours à l’esprit qu’il n’y a d’exigüité que les cœurs et gagner honorablement le pain de mes enfants sans tendre la main à quiconque en attendant des jours meilleurs», relève-t-il avec dignité ce pan de Sétif, fier dit de n’avoir de n’avoir que des amis. «C’est là toute ma richesse et celui qui ne connait pas Nori le cordonnier de tous les temps, ne connait pas Ain Fouara», enchaîne t-il pour dire sa relation avec sa ville mais aussi son métier, «le plus bel héritage que mon père Cheikh Saci, l’enfant de Bel Air m’ait légué».
De son pilier atelier d’antan qu’il redécouvre s’affaissant comme le vieux Sétif, Nordine Bouragba, fixe Ain Fouara qu’il a côtoyé des années durant de 1981 à 1996, «C’était mon adresse, c’était mon pied à terre. J’étais là sous la neige ou sous la pluie, assis sur la caisse à outils que je travaillais, heureux quand le printemps arrivait pour me faire aimer davantage mon métier et répondre aux besoins de ma famille.»
Au prix d’efforts et de sacrifices, notre interlocuteur ne cache pas sa fierté d’avoir scolarisé ses 7 enfants et veiller à leur bonne éducation. «Deux de mes enfants sont déjà médecins. j’aurai voulu cependant travailler dans de meilleurs conditions, former des jeunes pour préserver ce patrimoine de tous les temps, mais bon, ce n’est pas sur un 3 m2 vous en conviendrez».
Dans un silence profond Il observe ses mains usées, rugueuses et noircies par ce cuir de tant de chaussures usées auxquelles, il tente de redonner vie à la grande joie de tous ceux qui continueront à les porter jusqu’à ce que mort s’en suive.
De son enfance froissée par les pratiques de l’occupant Français et tant de nécessités de la vie, qui remontent à la surface, Nori n’a pas oublié «On allait à l’école surtout pour la cantine car on ne nous apprenait pas grand-chose mais l’école de la vie nous a édifié et appris que l’on ne pouvait pas avancer en reculant».
Il ne cache pas sa fierté d’avoir accompli son service national, et d’avoir connu des amis d’ici et d’ailleurs, les moments fous de son enfance dans les quatre cinémas que Sétif possédait et qui n’y sont plus, les échappées belles du bord de l’oued Bousselem puis revient aux réalités de son quotidien.
F. Z.