Raconter le parcours d’Abdelkader Harichane, c’est entrer de plain-pied dans la Russie d’une époque où l’auteur, les yeux pleins d’étoiles et l’espoir en bandoulière, est candidat à des études dans une école militaire d’ingéniorat maritime.
Ce voyage dans une URSS de la perestroïka et de la nomenklatura révèle son vrai visage à ce jeune étudiant plein d’illusions et de promesses.
C’est un périple empreint de découvertes : la ville de Moscou, surtout Saint-Pétersbourg (ex-Léningrad), un nouveau mode de vie, une gastronomie diverse, le culte de la personnalité des anciens leaders bolcheviques comme Lénine et Staline, ainsi que des amours à l’emporte-pièce. Après trois années dans cette académie militaire où le cursus n’est guère satisfaisant pour Harichane, pourtant doté d’un baccalauréat technique-mathématiques, il décide de rentrer au pays, désenchanté par cette seconde puissance qui n’a pas tenu ses promesses.
Dans certains chapitres, l’écrivain livre une diatribe contre le système russe, ses relations et ses véritables intentions ambiguës vis-à-vis de l’Algérie. À ce sujet, Abdelkader Harichane, dépité, explique son ressenti en évoquant son retour : «Je demanderais audience au président de la République et lui expliquerais la qualité de la formation que le pays payait rubis sur l’ongle. Et s’ils ne me laissaient pas faire ? J’irais décrier la supercherie dans la presse, j’écrirais des lettres anonymes… Je me disais que je pouvais faire confiance à nos autorités, qui avaient le sens de l’intérêt national.» Mais là aussi, la grande désillusion : une fois rentré au pays, l’auteur n’a pu faire entendre sa voix et se résolut à quitter l’armée tout en accomplissant son service national.
Par la suite, il se mit en quête de travail en Libye, puis, de retour en Algérie après moult métiers, il intégra la presse avec «Parcours maghrébins» (en français, en 1987), l’AFP durant la guerre du Golfe, puis la presse indépendante.
Au regard de ce riche parcours, Abdelkader retient de cette formation les découvertes de la Russie et les amitiés entretenues entre étudiants algériens et de divers pays. Durant son séjour, il a particulièrement apprécié les monuments d’une grande valeur architecturale, notamment à Saint-Pétersbourg, ville de l’aristocratie russe.
Dans cet ouvrage, «Quand Moscou couvait l’élite militaire arabe», paru aux éditions Othmania, Abdelkader avoue, après quarante années d’un long silence : «Je lève le voile sur les raisons qui m’ont poussé à quitter la Russie. Jeune officier dans la Marine, bourré d’ambitions et animé du rêve de toute une génération, je pensais contribuer à l’édification de mon pays qui sortait d’une longue nuit coloniale.» En outre, il décrit avec moult détails la Russie au temps de la glaciation et revient sur ses propres désillusions.
Avec du recul, il relève que la position diplomatique de la Russie, qu’elle soit bolchevique ou fédérative, n’a pas évolué vis-à-vis du monde arabe. «Une duplicité, en somme, qui laisse pantois les adeptes de la bipolarité qui géraient les équilibres dans le monde», est-il mentionné en quatrième de couverture. Notons qu’après son passage dans la presse, l’auteur a mis le pied à l’étrier de l’écriture d’ouvrages politiques relatifs aux problèmes de ce monde, notamment Le FIS et le pouvoir (enquête),
«Le soleil s’est taché de sang» (roman), «Le thé chez le FLN» (essai) et trois ouvrages sur la Palestine : «La bataille de Ghaza», «le génocide», «L’Holocauste», «Le droit international bafoué». Auteur prolifique, il interpelle et sensibilise sur la violence, l’iniquité et l’une des crises humanitaires les plus dramatiques, notamment dans son tout dernier livre, édité aux éditions El Qobia, Épuration de Ghaza : l’arme révoltante de la faim. D’une belle écriture fluide qui émane du cœur, l’auteur est le témoin d’une période à jamais révolue.
Ce livre, «Quand Moscou couvait l’élite militaire arabe», est une autobiographie empreinte de sincérité et de lucidité. Comme disait René Char : «Lucidité, ma blessure !»
Un ouvrage à lire pour mieux comprendre les enjeux de ce monde et le désenchantement de toute une génération.
K. A.