Dans la vieille médina d’Alger, dans les ruelles escarpées de la Casbah, où résonnent à ce jour les échos d’un patrimoine musical citadin séculaire, est né en 1913 celui qui allait devenir l’une des figures marquantes du med’h algérien : El Hadj Menouar, de son vrai nom Menouar Kerar. Issu d’une famille modeste originaire d’Aïn Assila, dans la région de Bordj Menaïel, il forge très tôt son destin à la force du travail, multipliant les métiers pour subvenir aux besoins des siens, dans un début de XXe siècle marqué par des conditions économiques et sociales très dégradées.
Privé d’instruction, ne sachant ni lire ni écrire, il compense ce manque par un don rare : une mémoire prodigieuse. Capable de retenir des centaines de qasidas, y compris les plus longues, il s’impose rapidement comme une véritable bibliothèque vivante, un dépositaire précieux d’un art oral menacé par l’oubli.
Très jeune, il se passionne pour la musique. À l’écoute attentive des maîtres de son temps à l’exemple de El Hadj M’rizek, Mustapha Driouech ou encore Kouider Ben Smaïl, il apprend, observe et assimile. À une époque où le micro n’existait pas encore, deux qualités faisaient le chanteur : une mémoire sans faille et une voix capable de porter. El Hadj Menouar possédait les deux. Spécialisé dans le med’h, ce chant religieux empreint de spiritualité, il développe un style singulier, porté par une voix puissante et une sensibilité artistique affirmée. Fidèle aux traditions anciennes, il choisit de s’accompagner au tar, instrument dont il devient un maître incontesté. Une virtuosité qui lui vaut d’être surnommé «le Prince du tar» par Ahmed Lakchal, qui contribuera à le faire connaître à la radio.
Dans les années 1950, sa notoriété franchit les cercles restreints pour toucher un public plus large. Il anime fêtes familiales, veillées et scènes publiques, suscitant l’adhésion d’un auditoire conquis par la chaleur et la profondeur de sa voix. Le grand homme de théâtre Mahieddine Bachtarzi l’intègre aux tournées théâtrales, lui offrant ainsi une visibilité nationale.
C’est également durant cette période qu’il enregistre une dizaine de disques chez Pathé-Marconi, dont la chanson Khemous alik oue serre aliya, sur des paroles de El Hadj M’hamed El Anka. En parallèle, il reste un homme accessible, généreux, toujours prêt à transmettre son savoir aux jeunes passionnés de musique chaâbie.
Paradoxalement, celui que les chercheurs considèrent comme une véritable encyclopédie du patrimoine musical exercera longtemps comme simple agent de service à l’ex-RTA, sans que toute l’étendue de son talent ne soit pleinement reconnue de son vivant.
El Hadj Menouar s’éteint le 7 novembre 1971 à El Madania, à Alger. Il laisse derrière lui bien plus qu’un répertoire : une mémoire vivante du med’h, un héritage immatériel d’une richesse inestimable, et l’image d’un artiste habité, dont la voix continue, aujourd’hui encore, de traverser le temps.
K. B.