À l'occasion de la Journée mondiale du théâtre, célébrée chaque année le 27 mars, les projecteurs se tournent naturellement vers les scènes qui font vivre les pièces théâtrales. Chez nous, on pense d'abord au TNA, cette institution qui domine la place Port-Saïd à Alger. On pense aux grandes figures : Mahieddine Bachtarzi, Allalou, Rachid Ksentini, Kateb Yacine, Alloula, Azeddine Medjoubi... mais rares sont ceux qui mesurent l'ancienneté de la scène en Algérie. Pourtant, c'est ici, sur cette terre, que se dresse le plus ancien théâtre d'Afrique, faisant de l'Algérie le véritable berceau du 4e art sur le continent.
C'est à Cherchell, l'antique Caesarea, que se dresse le plus ancien théâtre d'Afrique, construit il y a près de deux millénaires. Ses gradins de pierre ont accueilli les comédiens de l'Empire romain. À Hippone, l'actuelle Annaba, se trouve le théâtre antique le plus large du continent, capable de recevoir 6.000 spectateurs. Timgad, Djemila, autant de cités où les vestiges de théâtres romains témoignent de l'importance de cet art dans la vie quotidienne des anciennes populations.
Au cœur d'Alger, le Théâtre national. La Journée mondiale du théâtre est aussi l'occasion de rendre hommage à celles et ceux qui ont façonné l'art dramatique algérien. Mahieddine Bachtarzi (1897-1989), qui a donné son nom au TNA, reste une figure tutélaire. Après l'indépendance, Mohamed Boudia, premier administrateur du TNA, a donné une impulsion décisive au théâtre national, le tournant résolument vers la création algérienne.
Plus récemment, des figures comme Abdelkader Alloula, assassiné en 1994, ont laissé une empreinte indélébile. Sans oublier les acteurs et actrices qui ont porté ces textes sur les planches : Sid Ali Kouiret, Rouiched, Mustapha Kateb, Keltoum, Nouria, Sonia et tant d’autres. Cette année, le message de la Journée mondiale du théâtre a été confié à l'acteur américain Willem Dafoe.
Dans son texte, il rappelle que « le théâtre n'a jamais été aussi important et vital pour notre compréhension de nous-mêmes et du monde », et met en garde contre les dangers des nouvelles technologies qui, selon lui, « promettent la connexion, mais semblent en réalité nous avoir fragmentés et isolés les uns des autres ».
Au-delà des célébrations, cette journée est l'occasion de rappeler une évidence : le théâtre algérien est l'un des plus anciens et des plus riches du bassin méditerranéen.
De Cherchell à Alger, des halqas populaires aux scènes contemporaines, c'est une tradition vivante qui se transmet et se renouvelle sans cesse. Comme le rappelait Kateb Yacine, « le théâtre, c'est le peuple qui parle ». En Algérie, il n'a jamais cessé de parler, de témoigner, d'interroger.
Allalou : Le père fondateur du 4e art en Algérie
Il y a près d’un siècle, un homme posait les premières pierres du théâtre algérien moderne. De son vrai nom Ali Sellali, Allalou est entré dans l’histoire un certain 12 avril 1926, en présentant sur scène « Djeha ». Une révolution artistique qui allait ouvrir la voie à des générations de comédiens et faire de cet autodidacte de la Casbah d’Alger le père fondateur du 4e art en Algérie. Allalou naît le 30 mars 1902 dans la Casbah d’Alger. Il exerce successivement les métiers d’employé de pharmacie, de libraire et d’ouvrier aux tramways. Mais sa passion pour l’art se manifeste dès l’adolescence. À quinze ans, il fréquente le Foyer du soldat où il joue des sketches et chante des chansons. C’est là qu’il développe ce sens du comique qui fera sa signature. Il se produit rapidement aux côtés d’Aziz Lakehal et de Brahim Dahmoun sur les scènes des cinémas de quartier, notamment à Bab El Oued. Rêvant de devenir chanteur, il prend des cours de solfège et s’inscrit à l’association musicale « El Moutribia ». C’est là qu’il fait la rencontre de deux figures qui marqueront sa vie : Edmond Yafil, grand connaisseur de la musique classique algérienne, et le jeune Mahieddine Bachtarzi. Allalou apprend le luth et se produit lors des concerts de l’association, notamment pendant les soirées du Ramadhan.
Au début des années 1920, le théâtre en Algérie est dominé par des troupes égyptiennes et syriennes qui jouent en arabe classique. Leur public se limite à une élite lettrée, tandis que les couches populaires restent à l’écart de cet art importé. Allalou assiste à ces spectacles, notamment ceux de Georges Abiad et des compagnies égyptiennes d’Azzedine. Il comprend rapidement que le théâtre ne pourra toucher le peuple algérien qu’en lui parlant sa langue, celle du quotidien, celle que tout le monde comprend.
1926 : « Djeha », l’acte de naissance du théâtre algérien
Le 12 avril 1926 restera à jamais gravé dans l’histoire culturelle algérienne. Ce jour-là, Allalou présente sa pièce « Djeha » sur une scène d’Alger. Pour la première fois, une œuvre théâtrale est écrite et interprétée en arabe dialectal. Le personnage de Djeha, héros facétieux de la tradition orale maghrébine, est connu de tous.
En le mettant en scène, Allalou touche d’emblée le public populaire. Le succès est immédiat et retentissant. Cette innovation est une véritable révolution. Comme le souligne l’écrivain Abdelkader Djeghloul dans son ouvrage L’Aurore du théâtre algérien, « si Rachid Ksentini est l’homme orchestre du théâtre algérien, Allalou en est le père fondateur ». Il introduit un élément fondamentalement nouveau : la troupe stable, la continuité, et surtout l’ancrage dans les réalités populaires.
Une troupe au service de la Révolution
On ne peut évoquer l'histoire du 4e art en Algérie sans saluer la mémoire de ceux qui, entre 1958 et 1962, ont fait du théâtre une arme de libération. Car avant d'être un divertissement ou une tradition patrimoniale, le théâtre algérien a été, pour une poignée d'artistes engagés, le porte-voix d'un peuple en guerre, un outil de résistance et de diplomatie qui a porté la cause de l'indépendance sur les scènes du monde entier. Composée de chanteurs, musiciens, comédiens et dramaturges, cette formation unique dans l’histoire du mouvement de libération a été le porte-voix culturel de l’Algérie en guerre, portant sur les scènes internationales les aspirations d’un peuple à la liberté. Retour sur une aventure artistique et militante exceptionnelle. Longtemps avant le déclenchement de la guerre de Libération, des artistes algériens avaient déjà pris conscience du rôle que la culture pouvait jouer dans la résistance au colonialisme. Dès la fin des années 1940, certains créaient des ensembles musicaux comme « La Rose blanche », fondé par Mustapha Sahnoune, alors âgé de 12 ans seulement. Mais à partir de 1954 la répression coloniale s’abat sur les activités culturelles, interdisant toute manifestation artistique algérienne. Après la grève de huit jours du 28 janvier 1957, de nombreux artistes algériens, interdits de se produire dans leur pays, rejoignent la Tunisie voisine. D’autres choisissent de gagner le maquis. C’est dans ce contexte que germe l’idée, au sein de la direction politique de la révolution, de créer une troupe artistique qui servirait de porte-parole au peuple algérien en lutte.
Le 24 mai 1958, la troupe artistique du Front de libération nationale donne sa première représentation au théâtre municipal de Tunis. La troupe réunit à l’origine 35 membres, placés sous la direction du dramaturge et écrivain Mustapha Kateb. Elle comptera au total 52 artistes, tous animés par la même ferveur. « Ils étaient 52 militants et personne n’attendait à être rémunéré, ni être appelé moudjahid. Ils travaillaient pour une cause sacrée la plus total », souligne Abdelkader Bendaâmèche, auteur d’un ouvrage consacré à cette troupe.
Parmi ces figures, on retrouve des noms qui marqueront l’histoire culturelle algérienne : Abdelhalim Raïs, Sid Ali Kouiret, Farid Ali, Ahmed Wahbi au oud, Mustapha Sahnoune à l’accordéon, le chanteur H’sissen auteur de « Ya Tir El Kafs », Saïd Saïh, le violoniste Mansour Boualem, Alilou à la derbouka, le musicien, acteur et danseur Hamou Sadaoui, ainsi que le jeune El Hadi Radjeb, âgé de seulement 13 ans.
La troupe artistique du FLN incarne cette mobilisation totale d’un peuple pour sa libération. Comme le souligne le chercheur Brahim Nouwel, « l’engagement pour libérer le pays a nécessité la réunion et la mobilisation de tout le monde, y compris la culture et l’artiste ». À travers le théâtre, la chanson, la poésie et la danse, ces artistes combattants ont porté la voix de l’Algérie sur la scène internationale, contrant la propagande coloniale et montrant au monde la détermination d’un peuple à recouvrer sa liberté.
M. K.