La bibliothèque du Musée des beaux-arts d’Alger a accueilli hier, 22 décembre, une rencontre-hommage à la mémoire du peintre M’hamed Issiakhem. À l’initiative de son fils Younes Issiakhem, cette rencontre marque le 40e anniversaire du décès de l'artiste, parti le 1er décembre 1985 à Alger.
Quelques-unes de ses œuvres, propriété du Musée des beaux-arts, ont été exposées dans les halls du Musée, notamment Oblique (1985), Dépression (1985), Paysage Kabyle (1964) et l'Autoportrait de 1949, qui constitue sans conteste une pièce maîtresse de son œuvre.
Issiakhem n’a que vingt ans quand il a peint cet autoportrait. À cette époque, il est en troisième année à l’École nationale des beaux-arts d’Alger. Le jeune peintre montre un talent précoce et une expression artistique singulière. Malgré son jeune age, Issiakhem est plusieurs fois distingué : deuxième prix du Modèle vivant dessiné, deuxième mention au Portrait peint et deuxième prix en Académie peinte.
Cette oeuvre anciennement propriété de Mohamed Racim, figure emblématique de l’art algérien, a été offert au Musée des beaux-arts d’Alger.
L’Autoportrait de 1949 est le premier d’une série de trois. Le deuxième est peint en 1969 et dédicacé à ses amis Zoulikha et Djaâfar Inal, et le troisième en 1985 sur lequel on peut lire «À la chimiothérapie de Zoulikha».
Une archive rare
À l’ouverture de cette rencontre, Dalila Orfali directrice du musée des beaux-arts d'Alger a lu un texte conservé dans les archives du Musée des beaux-arts d’Alger. Il s’agit d’un témoignage du défunt artiste peintre Mokrani Abdelouahab sur sa rencontre avec M’hamed Issiakhem dans les années 1970.
Devant une salle toute ouïe, Dalila Orfali revient sur le contexte de cette rencontre. Mokrani Abdelouahab a connu Issiakhem grâce à un ami en commun : le psychiatre Younes Bouchek. Ce dernier lui propose de montrer ses œuvres à M’hamed Issiakhem pour appréciation.
«La seule idée d’être en présence d’Issiakhem, figure quasi mythique et dont le nom retentissait dans la sphère artistique et bien au-delà, m’intimidait au plus haut point et me maintenait dans un état d’intense fébrilité», confie Mokrani Abdelouahab dans ce témoignage.

La rencontre, selon ce témoignage, se déroule au cabinet du médecin. Et malheureusement pour ce jeune artiste, Issiakhem fait un constat des plus accablants.
«Frénétiquement, et empreint d’une éclatante éloquence, il se lança dans une magistrale leçon de peinture. Usant d’un verbe haut et, au besoin, provocateur, il décortiqua mes travaux tout en faisant, par moments, des digressions d’un humour impitoyable. À chacune de ces tirades, il m’interpellait en me plantant avec rudesse l’index de son unique main dans la poitrine, à un point tel que cela en devenait douloureux. Il me laissa sans voix, fasciné que j’étais par ce tour de force, mais néanmoins complètement contrarié et déprimé face à mon travail.»
Quelques jours plus tard, vaquant à ses occupations dans le quartier, il tombe sur le docteur Bouchek. Il se confie à lui. Le docteur Bouchek, le rassura aussitôt en lui confiant que M’hamed Issiakhem n’était pas aussi indifférent à son travail que cela n’y pouvait paraître.
Il avoue admirer son trait, et que d’ores et déjà, il comptait l’inclure dans une exposition qu’il préparait. Cette exposition a effectivement eu lieu en 1973, à la Foire internationale d’Alger.
Cette archive inédite révèle, à travers un témoignage personnel, la rencontre déterminante entre le jeune peintre Mokrani Abdelouahab et M’hamed Issiakhem.
Une œuvre vivante
Le fils de M’hamed Issiakhem revient sur le projet du site dédié à l’œuvre de son père. Pour rappel, cette plateforme où l’on trouve une biographie, des témoignages sonores du peintre, ses œuvres : tableaux, billets de banque, timbres… abrite également un musée virtuel doté d’une centaine d’œuvres référencés.
«Il y a eu un travail colossal ces dernières années pour recenser l’œuvre qui nous a permis de faire un catalogue raisonné digne de ce nom. Le site qui représente le fonds Issiakhem est basé sur deux éléments essentiels : le fonds Issiakhem et le catalogue raisonné. Le fonds documentaire est une masse considérable de documents qu’on travaille à protéger, notamment par la numérisation des documents en papier. C’est aussi un moyen pour nous contacter. Nous avons beaucoup de demandes d’authentification. L’œuvre de M’hamed Issiakhem est toujours vivante, il y a énormément de tableaux qui apparaissent sur le marché», explique Younes Issiakhem.
Il rappelle que le musée physique est essentiel. L’objectif du musée virtuel est pédagogique. Il s’adresse également aux étudiants et aux enseignants en art pour dispenser des cours de qualité. L’ensemble des contenus sont organisés par décennie, afin de faciliter la compréhension. La plateforme offre aussi la possibilité au public de se rapprocher de l’art d’Issiakhem, même à distance. Elle constitue en un espace de travail précieux pour les chercheurs. Younes Issiakhem précise qu’il a récemment été contacté par une chercheuse vietnamienne intéressée par les recherches autour de l’artiste.
En guise de préambule, le visiteur découvre sur le site un témoignage audio de l’artiste où il parle de son art et de son œuvre. Dans ce témoignage, Issiakhem dit que l’artiste doit toujours rester humble, il doit emmener son œuvre au milieu de son peuple pour que celle-ci soit comprise.
Younes Issiakhem évoque la problématique des sources dans la biographie. Il explique que celle qui est publiée sur le site est la plus fiable. «Elle nous a coûté beaucoup d’efforts. On a dû tout revérifier. Elle est instructive et devrait être un point de départ pour chaque personne qui s’intéresse au parcours de M’hamed Issiakhem.»
Faux et contrefaçon
Sur le site, un espace baptisé la «Galerie des horreurs» recense les faux Issiakhem. Pour Younes Issiakhem, c’est une des principales raisons pour lesquelles il est contacté : l’authentification.
«On ne fait pas de certificat mais on rédige un rapport. C’est un processus assez complexe qui consiste à faire trois conclusions et un rapport. Dans ce rapport, on décrit les raisons pour lesquelles on disqualifie, on qualifie ou on ne peut pas ; donc c’est au risque de l’acheteur. C’est un travail qui oblige à reprendre tout le catalogue raisonné et mettre en perspective l’œuvre», décrit Younes Issiakhem.
Sur la plateforme, on peut lire certaines mises en garde : un Issiakhem ne se trouve pas chez un brocanteur posé entre un lampadaire et un plateau en cuivre. Qu’un prix inférieur à 2 millions de dinars est suspect, et que son authentification est impérative avant de dépenser de telles sommes.
Grâce au musée physique et à la plateforme virtuelle développée par son fils Younes Issiakhem, le public, les chercheurs et les enseignants peuvent accéder à un fonds documentaire riche, sécurisé et pédagogiquement structuré.
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