Interview réalisé par : Kader Bentounes
Président du jury du Festival national de la chanson chaâbi, El-Hadi El-Anka, fils du maître M’hamed El Anka, revient sur les temps forts de la 15e édition, tenue du 9 au 12 du mois en cours, et évoque les défis et les perspectives de cet art musical emblématique.
El Moudjahid : Comment jugez-vous le niveau des candidats de cette 15e édition par rapport aux précédentes ?
El-Hadi El-Anka : Depuis deux ans, nous avons mis en place un programme structuré à travers une master class. Les candidats y participent 15 jours avant le festival et bénéficient d’un encadrement assuré par des professionnels tels que Sid Ali Lekkam, Djazim Khalfa et Lamine Sadi pour cette édition.
Cette préparation approfondie a considérablement facilité notre travail. Les candidats font preuve d’une réelle détermination et ne sont plus livrés à eux-mêmes. Grâce à ce dispositif, initié par Abdelkader Bendamèche, commissaire du festival, ils sont mieux orientés et accompagnés. Je pense sincèrement que le niveau a nettement progressé par rapport aux éditions précédentes.
Quels étaient les critères de sélection cette année ?
L’évaluation se fait sur une note globale de 20, en prenant en compte plusieurs éléments : la qualité de la voix, la tenue sur scène, le respect du rythme, la justesse d’interprétation, ainsi que la maîtrise du qsid… À cela s’ajoutent des appréciations générales qui permettent d’affiner le jugement. Cette année, les écarts étaient très serrés, ce qui témoigne d’un niveau globalement élevé. De nombreux jeunes ont révélé un véritable talent.
Deux femmes seulement sur 15 candidats. : Qu’est-ce que vous pensez du taux de cette représentation ?
L’une des candidates est encore en phase d’apprentissage, mais je salue son courage pour avoir tenté sa chance. Quant à la lauréate du prix spécial du jury (Hiba Cherk El-Aïn de la wilaya de Blida), elle possède un réel talent. Le jury a d’ailleurs été unanime pour lui attribuer cette distinction.
Selon vous, le chaâbi peut-il se conjuguer au féminin ?
Oui, sans hésitation. Des figures comme Saloua, Fadéla Dziria, Nardjes ou encore Nadia Benyoucef ont marqué ce genre musical et prouvé que les femmes y ont toute leur place.
J’encourage d’ailleurs les jeunes chanteuses à s’approprier ce répertoire, tout en veillant à faire des choix judicieux dans les textes qu’elles interprètent et surtout de bien utiliser le genre grammatical, car historiquement, la poésie amoureuse du chaâbi est une expression essentiellement masculine adressée aux femmes.
Est-il important de multiplier ce type de festivals dédiés au chaâbi ?
Absolument. À l’échelle mondiale, les musiques traditionnelles sont fragilisées par l’évolution de l’industrie musicale et l’émergence de nouvelles tendances.
On constate, par exemple, un déclin de certaines traditions comme la chanson française classique ou encore des formes musicales en Égypte comme Diwane Al-Atlal. Elles sont à l’épreuve de leur temps.
Dans ce contexte, l’existence du Festival national du chaâbi et d’autres initiatives similaires est essentielle. Nous nous estimons heureux de voir ces événements perdurer et espérons qu’ils continueront à valoriser ce patrimoine.
Vous avez récemment publié un recueil de poèmes de votre père. Pouvez-vous nous en dire plus ?
J’avais déjà publié un premier recueil en 2001, mais il restait incomplet. Mon père, paix à son âme, avait une mémoire exceptionnelle, c’était un «haffad», il retenait les textes sans forcément les écrire, ce qui a entraîné la perte de nombreux qsid et chansons.
Grâce au travail de recherche de Abdelkader Bendamèche, plusieurs textes ont été retrouvés. Nous les avons intégrés à cette nouvelle édition, en corrigeant également certaines erreurs du précédent ouvrage. Ce recueil réunit aujourd’hui 58 œuvres, paroles et musique, qui font partie intégrante du patrimoine culturel national, parmi lesquelles Lahmam et Win Saâdi.
K. B.