- Lorsqu'il prend la parole, c'est tout un siècle qui « passe » devant les yeux de l'assistance
Zine El Abidine Moumdji est né en 1926. Et c'est un témoignage vivant, une conférence parallèle, presque à la même manière des meetings et des actions tenues dans la clandestinité lors de la lutte. Daho Djerbal disait que la clandestinité «rythmait la vie de ces révolutionnaires». L'intervention de Zine El Abidine Moumdji, ce dernier «mammouth» n'a pas la même structure rhétorique de l'historien Djerbal, avec ses outils méthodologiques, c'est celle de l'acteur de la première heure et des premières lignes.
Car dans l'histoire de la lutte, il y a les acteurs «DANS» la Révolution, et les acteurs «DE» la Révolution. Évidemment, ses compagnons savent l'identifier, et surtout dans quelle catégorie le placer. L’un des siens arrive à la fin pour le saluer et repartir illico : Ali Haroune. Quand les deux hommes se serrent la main avec un sobre «WechRak ! Ça va?», l'assistance «saisit» le fait que l’Histoire n'est pas faite de lignes droites, ni de processus linéaires, mais plutôt de chemins difficiles et tortueux. Et ainsi fut l'intervention-témoignage de M. Moumdji qui précise d'emblée que «la vision idéale de la Révolution» est battue en brèche.
Car «le parcours était difficile et semé d'embûches» du fait que «les différents protagonistes se sont confrontés à la violence et aux méandres de la guerre». M. Moumdji, figure discrète mais essentielle du mouvement national, est revenu sur les coulisses du PPA et les figures qui ont forgé l’histoire de l’Algérie contemporaine. Entre anecdotes inédites et réflexions stratégiques et nostalgiques aussi, il a levé le voile sur l’intimité des chefs de la Révolution. L'ancien militant a partagé ce qu’il appelle son «réservoir de souvenirs». Accompagné de sa femme, Moumdji a retracé l’évolution complexe du Parti du Peuple Algérien (PPA), une organisation dont il fut le témoin privilégié, notamment à travers ses fonctions logistiques et de secrétariat à Belcourt.
«Cette terre n’est pas à vendre»
L’un des moments forts de son intervention fut le rappel du geste historique de Messali El Hadj en 1936. Devant une foule au stade municipal de Belcourt, le leader nationaliste avait scellé le destin de la lutte en brandissant une poignée de terre. Pour Moumdji, ce cri du cœur «cette terre n’est pas à vendre» énoncé limpide, intelligible à tous, porté par une langue franche et directe, reste le socle du patriotisme algérien, malgré les divergences qui ont plus tard conduit à la rupture entre Messali et ses partisans.
Mais le chaos de la lutte a finalement donné sa chance aux résilients. Il arrive qu'un homme ou une femme qu'on avait tout fait pour écraser en le répudiant publiquement puisse resurgir, pour peu qu'il ne dévie pas de ses convictions. Il existe une vertu formatrice des marges subies - à la différence des marges désirées, souvent habitées par ceux pour qui la politique relève davantage du témoignage que de l'exercice du pouvoir. Celui qui y passe découvre la relativité des enthousiasmes des uns et des autres. La veille, il était tout, aujourd'hui, il n'est plus grand-chose, et demain il sera réhabilité.
Les courtisans médisent à propos de Messali, les arrivistes espèrent le liquider. Mais quand on cherche à enterrer un homme politique, c'est qu'on craint surtout sa résurrection, et tel fut Messali, de la bouche de Moumdji qui l'a connu de près. L’hommage est sans concession. Si Messali a symbolisé l’éveil, Moumdji pointe du doigt ses hésitations ultérieures, qualifiant ses derniers choix de père du nationalisme algérien de véritable «suicide politique» au sein d’un mouvement national qui ne l’attendait plus.
Le PPA : une famille de révoltés, et un champ de divergences
Le PPA n’était pas un bloc monolithique, mais un organisme vivant, déchiré par un dilemme existentiel. Moumdji tranche dans le vif «d’un côté», «les partisans de la foudre», prônant le recours exclusif à la violence et à la lutte armée pour l'indépendance. De l’autre, les électoralistes, espérant encore que la pression populaire et les urnes feraient plier l’administration française.
Sans condamner la première, elle privilégiait la mobilisation populaire et la participation aux élections, comme celles de l'Assemblée nationale en 1948, pour faire pression sur l'administration coloniale.
Pour Moumdji, ce n'était pas une simple divergence tactique, c'était le cœur battant d'une nation qui cherchait sa voie entre la plume et le fusil.
Belouizdad, l'âme et «l’OS» de la Révolution
Le récit a pris une tournure plus intime lorsque Moumdji a évoqué Mohamed Belouizdad. Loin de l’image d’Épinal, il a décrit un homme «frêle, presque maigre, mais doté d’une autorité naturelle et d’une clairvoyance politique rare. Belouizdad n’était pas seulement un chef, il était le formateur, celui qui a compris avant tout le monde la nécessité de structurer les cadres pour la lutte à venir.
Le témoignage de sa fin de vie, dans un sanatorium parisien en 1951, a plongé l’assistance dans un silence respectueux. Moumdji raconte cette nuit de veille, cette main qu’il a tenue alors que le froid de la mort gagnait les membres de Belouizdad, emporté par une tuberculose que la médecine de l'époque ne pouvait vaincre.
C’est une tragédie intime: le stratège de l’OS (Organisation Spéciale) s’éteint juste avant que l’incendie de 1954 ne s'allume, laissant à ses héritiers, les Boudiaf et Didouche, le soin de terminer son œuvre. Celui que les militants surnommaient affectueusement le «Che» ou le «fil de fer» portait en lui une volonté d’acier. Belouizdad représentait, par sa discrétion, l’invisibilité et l’invincibilité du parti face à l’occupant. Au-delà des grands noms, M. Moumdji a tenu à rappeler la nature «plébéienne» du PPA. Pour lui, la force du mouvement résidait dans son ancrage populaire et sa capacité à transformer des militants autodidactes en stratèges de la liberté. Le PPA était une école où l'on apprenait la dignité et la stratégie au contact du peuple.
En évoquant ces «morts inutiles» et ces tensions internes qui ont parfois ensanglanté le mouvement, Moumdji ne cherche pas la polémique, mais la vérité historique.
Son récit nous rappelle que derrière l’épopée nationale se trouvaient des hommes pétris de doutes, de courage et d’une humanité profonde.
En refusant la complaisance, Moumdji livre une leçon de vérité. Celle d'une Révolution qui n'a pas été faite par des icônes de marbre, mais par des hommes de chair, pétris de doutes, de sacrifices et d'une soif de liberté que rien ne pouvait étancher.
T. K.