Il avait consacré sa vie à l'Algérie, de la lutte armée à la scène diplomatique mondiale. Noureddine Djoudi, doyen des diplomates algériens et président de l'Association internationale des amis de la Révolution algérienne, s'est éteint, dans la soirée de samedi à l'âge de 92 ans, laissant derrière lui un héritage politique et intellectuel d'une richesse inestimable.
Né en 1934, Noureddine Djoudi effectue des études d'anglais à Montpellier, au début des années 1950, où il côtoie ceux qui deviendront les futurs cadres de la Révolution algérienne, entre autres le Pr. Messaoud Djennas, Mohamed Khemisti et le Dr. Benaouda Benzerdjeb, premier médecin martyr. C'est lors d'un stage linguistique à Londres en 1953 que le destin de Noureddine Djoudi bascule. Prenant contact avec l'Association des étudiants arabes, il rencontre Cherif Guellal, unique adhérent algérien de l’époque.
Au déclenchement de la guerre de Libération, c'est le leader révolutionnaire Mohamed Lamine Debaghine qui confie à Djoudi la mission cruciale de représenter le FLN à Londres. Avec une maîtrise parfaite de la langue de Shakespeare, le jeune militant investit le monde médiatique, pour contrer l’influence des éléments du MNA, au point que les autorités françaises avaient réclamé son extradition. Contraint à la clandestinité, il gagne les États-Unis, où il active durant deux ans sous les ordres d'Abdelkader Chanderli, avant de rejoindre le pays pour intégrer les rangs de l'Armée de libération nationale comme simple Djoudi, à la frontière marocaine. L’un des épisodes les plus marquants de son parcours reste sa rencontre avec Nelson Mandela. En février 1962, deux visiteurs africains arrivent dans les camps de l'ALN, accueillis par Kaïd Ahmed. Noureddine Djoudi, grâce à sa maîtrise de l'anglais, devient l'interprète de Mandela et de son compagnon Reisha, tous deux membres de l'ANC venus suivre une instruction militaire en Algérie.
Avec le recul, Djoudi livrera des détails précieux sur cette rencontre : «Mandela est venu chez nous pour être formé comme un grand responsable politique et militaire, et non en tant que simple soldat. Il ne faut pas oublier aussi que l’ANC devait supplanter son rival le Panafrican Congres, qui, contrairement au premier, n'était ouvert qu'aux Noirs, ce qui en faisait un apartheid à l’envers.» Après l'indépendance, Noureddine Djoudi entame une carrière diplomatique exceptionnelle qui le mènera dans plusieurs capitales africaines, comme Nairobi, Dar es-Salam, Lagos, Luanda et Pretoria. Il côtoie les grandes figures de la libération africaine, tels Julius Nyerere, Amilcar Cabral, Samora Machel, Agostinho Neto, Modibo Keita et Kwame Nkrumah. Nommé secrétaire général adjoint de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), il consacre son mandat à défendre les idéaux panafricains et à soutenir les mouvements indépendantistes du continent.
Élu en 2024 président de l'Association internationale des Amis de la Révolution algérienne, Noureddine Djoudi avait accepté cette responsabilité avec humilité : «J'ai accepté la responsabilité de diriger cette organisation, même si, physiquement, le corps peut être fatigué, mais la foi reste forte. Tant que nous avons cette foi, aucune puissance ne peut empêcher de soutenir les peuples qui souffrent sous l'occupation.» Jusqu'à ses derniers jours, Noureddine Djoudi est resté fidèle à ses convictions internationalistes. Sa lucidité sur les enjeux géopolitiques restait intacte. Sa disparition depuis ce samedi équivaut à dire que tout un pan de l'histoire algérienne et africaine s'en va. Le doyen des diplomates et des ambassadeurs avait traversé le vingtième siècle en acteur engagé, témoin privilégié des grands bouleversements qui ont façonné le continent africain.
De la lutte armée contre le colonialisme français à la consolidation des indépendances africaines, en passant par le soutien indéfectible aux mouvements de libération, il incarnait cette génération de révolutionnaires pour qui l'indépendance de l'Algérie était indissociable de la libération de toute l'Afrique. Paix à son âme.
K. A.
------------------------------------------------------------------
Noureddine Djoudi enterré hier au cimetière d’El-Alia : Un homme de principe et de valeur nous quitte
C’est dans une atmosphère lourde, empreinte d'émotion et de fierté, que le moudjahid et diplomate, Noureddine Djoudi, a été enterré, hier, au cimetière d’El-Alia (Alger), en présence d’une foule nombreuse et de plusieurs membres du gouvernement, ainsi que des hauts cadres de l’État, à leur tête le ministre des Affaires étrangères, de la Communauté nationale à l'étranger et des Affaires africaines, Ahmed Attaf, et le ministre de la Santé, Mohamed Seddik Aït Messaoudène. Le défunt est considéré comme l'une des figures nationales qui ont contribué à soutenir les principes de la Révolution de libération et à les faire connaître à l'échelle internationale, grâce à son activité diplomatique et à sa participation à diverses initiatives liées à l'histoire de la Révolution et à ses valeurs.
Approché par nos soins, son frère, Mohamed Seghir Djoudi, ancien entraîneur de l'équipe nationale de handball, est très affecté par cette disparition. «Il était l'enfant de l'Algérie, et partout où il est allé, il portait toujours l’Algérie dans son cœur. C’était un homme qui défendait les causes justes et le droit des peuples opprimés. C’est une grande perte pour notre pays», a-t-il regretté. Et de se souvenir : «J'avais 12 ans lorsque mon frère a commencé la lutte contre le colonialisme français. Il a toujours rêvé de voir l’Algérie se libérer du joug colonial. Noureddine était un férus des langues étrangères, notamment la littérature anglaise.»
De son côté, le colonel Mustapha El-Habiri, membre du Conseil de la nation, ancien Directeur général de la Protection civile, est très ému par ce décès. «Il était l'un des hommes qui ont résisté pendant la guerre de Libération. Il était un vrai algérien qui n'a jamais quitté son pays, sauf quand il a été ambassadeur, où il a représenté dignement l'Algérie à l'étranger», a-t-il noté. Pour sa part, Mohamed Derouaz, ancien ministre de la Jeunesse et des Sports, a mis en lumière la mémoire d'un «grand diplomate algérien, véritable mémoire» de la diplomatie nationale, connu, notamment, pour son rôle en Afrique du Sud et sa proximité avec Nelson Mandela. «Il a fortement soutenu les missions algériennes à l'étranger, particulièrement les sportifs et l'équipe nationale de handball», souligne-t-il.
Idem pour Mohamed Abbad, président de l’association Machaâl Echahid, qui était très proche du défunt, en le conviant à plusieurs reprises au Forum de la mémoire d’El Moudjahid. «Je l’ai côtoyé pendant 25 ans. Djoudi était un homme de principe. Malgré son état de santé qui s’est affaibli, ces derniers temps, il répondait toujours présent. Il adorait débattre des questions internationales juste à travers le monde et défend toujours les peuples opprimés, notamment la Palestine et le Sahara occidental», a-t-il relevé.
Z. G.