L’Institut d’archéologie de l’Université d’Alger 2 s’apprête à franchir une étape importante dans le domaine de la recherche archéologique avec le lancement prochain de son premier laboratoire de préhistoire et d'archéologie. Ce laboratoire innovant aspire à former une nouvelle génération de chercheurs et d’étudiants.
«C’est le premier en Algérie à poser des problématiques de paléoenvironnement, c’est-à-dire à étudier les environnements anciens : climat, faune, flore, géologie. Il n’est pas seulement centré sur la préhistoire. Il couvre l’archéologie dans son ensemble, depuis les temps anciens jusqu’au XIXe siècle. Nous intégrons même l’archéologie moderne et coloniale pour comprendre des épisodes historiques, comme la résistance algérienne face à la colonisation française», indique Iddir Amara, professeur en anthropologie et préhistoire à l’Institut d’archéologie de l’Université d’Alger 2.
Selon l’enseignant, le laboratoire de préhistoire et d'archéologie bénéficie du soutien de l’université grâce à l’engagement du président. Il y a également un financement annuel qui est attribué par la tutelle, à savoir la Direction générale de la recherche scientifique et du développement technologique (DGRSDT), ce qui permet l’acquisition de matériel indispensable pour ses activités scientifiques.
Le laboratoire est conçu pour former de nombreux jeunes chercheurs et contribuer à l’émergence d’une nouvelle élite scientifique. «Il mobilise l’ensemble des disciplines modernes : intelligence artificielle, génétique, biochimie, informatique, physique… L’objectif est de fournir des outils permettant une lecture approfondie et multidisciplinaire du passé», souligne Amara.
Le laboratoire permettra aux étudiants déjà impliqués dans les fouilles d’analyser ce qui est extrait de ces campagnes, à savoir les artefacts et objets et qui pourront donner lieu à des publications scientifiques.
À la découverte de la grotte Kheneg El Ghar
Depuis 2023, Iddir Amara fouille la grotte Kheneg El Ghar, également connue sous le nom d’Imi-nw-aqvun. «Je suis retourné récemment sur le site que nous avons redécouvert en 2022. Cette grotte n’était pas référencée, ce qui signifie qu’il n’y a jamais eu de travaux archéologiques dessus. Elle est totalement inconnue de la communauté scientifique. La grotte n’a jamais été explorée, même pendant la colonisation», informe Iddir Amara.
Cette absence de fouilles n’est pas un hasard. Iddir Amara déplore qu’aujourd’hui encore, nous nous concentrions surtout sur les sites déjà référencés par les archéologues de l’époque coloniale, ce qui limite notre compréhension de notre propre passé.
«C’est ce qu’on appelle l’eurocentrisme qui structure l’archéologie en Afrique. Tous les termes que nous utilisons sont européens. Par exemple, le faciès acheuléen fait référence à un site français, Saint-Acheul. Dès que l’on découvre des objets paléolithiques similaires en Afrique, on les classe systématiquement comme acheuléens», déplore-il.
Pour Iddir Amara, il est urgent de repenser l’approche scientifique. Selon lui, la communauté scientifique doit réagir face à ce passé commun. Il faut intégrer cette lecture dans une nouvelle vision de l’Afrique et de ce qu’elle a apporté à l’humanité. «Par exemple, l’Algérie abrite certains des plus anciens sites du Paléolithique en Afrique du Nord, mais ce patrimoine ne concerne pas seulement les Algériens.»
L’archéologie comme outil de mémoire
L’archéologie ne se limite pas à l’étude des civilisations anciennes ; elle joue également un rôle central dans la conservation de la mémoire historique contemporaine.
Iddir Amara, explique que certaines structures comme la villa Sésini témoignent d’une histoire douloureuse mais essentielle. «L’archéologie permet d’analyser ces lieux mémoriels, de matérialiser l’histoire et de comprendre comment l’Algérie était quadrillée par l’armée française», précise Amara.
Le long de la frontière de Béchar et Aïn Sefra, de nombreuses casernes et points de passage avaient été construits pour contrôler les mouvements des moudjahidine. «L’archéologie peut aider à identifier et documenter ces centaines de kilomètres de zones minées pour ralentir l’avancement des moudjahidine. Ce sont des témoins matériels que l’archéologie peut faire parler», déclare Iddir Amara.
Selon lui, ces sites peuvent aussi servir pour le tourisme et la transmission de la mémoire, surtout auprès des jeunes générations.
En conclusion, Iddir Amara insiste sur l’importance de partager les résultats des recherches archéologiques avec le grand public. Il estime que cela ne se limite pas seulement à la diffusion de connaissances scientifiques. «C’est un véritable outil de construction de mémoire et d’identité collective. Lorsque les citoyens découvrent les vestiges, les artefacts et les traces de civilisations passées, ils prennent conscience de la profondeur historique de leur territoire et de leur culture.»