Innovation et intégration : l’Afrique à l’heure du grand basculement

Ph. : B. K.
Ph. : B. K.

Le récit dominant sur l’Afrique a longtemps été celui d’un «continent en émergence», porté par l’abondance de ses ressources naturelles et la vigueur démographique de sa jeunesse. Si ces deux décennies de croissance soutenue ont effectivement transformé le paysage continental, un constat s’impose, partagé lors du dernier Forum des entreprises africaines à Addis-Abeba. Cette dynamique, largement fondée sur l’augmentation des intrants comme les capitaux, et la main-d’œuvre et les matières premières, n’a pas encore opéré la mue structurelle qui ferait de l’Afrique une économie de la connaissance. Pourtant, face aux chocs climatiques, aux tensions géopolitiques et à la révolution fulgurante des technologies de pointe, l’Afrique ne peut plus se contenter d’ajuster ses modèles anciens.
«Il lui faut désormais orchestrer une transition décisive vers une croissance tirée par l’innovation» comme l’a déclaré récemment Claver Gatete, le Secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique. L’Afrique d’aujourd’hui n’est plus seulement un marché pour les technologies venues d’ailleurs. Elle devient un terrain d’expérimentation unique où l’intelligence artificielle, l’Internet des objets (IoT), la robotique et les solutions énergétiques propres redessinent les chaînes de valeur. L’agriculture, premier employeur du continent, voit émerger des services de conseil basés sur l’IA et des plateformes de données satellitaires qui permettent une agriculture climato-intelligente.
Dans les services, le paiement mobile a jeté les bases d’une économie de plateformes qui s’étend désormais à la logistique, au commerce électronique et aux services financiers complexes. Cette révolution technologique intervient à un moment charnière.
Alors que les modèles traditionnels de développement butent sur des contraintes de financement et une fragmentation des marchés, les technologies de pointe offrent de nouvelles opportunités.
Pour les décideurs africains, l’enjeu est existentiel : façonner cette transformation ou la subir, en restant simple consommateur de solutions conçues ailleurs, pendant que les données brutes du continent continuent d’être valorisées hors de ses frontières. C’est dans ce contexte que les rencontres, sommets et réunions de haut niveau, notamment celles tenues en Algérie, prennent une importance nouvelle. Longtemps perçues comme des forums de déclarations d’intention, ces assises se muent progressivement en véritables laboratoires de l’intégration opérationnelle.
L’Algérie, par sa position de carrefour entre l’Afrique méditerranéenne et l’Afrique subsaharienne, joue un rôle de catalyseur. Les sommets qui s’y tiennent, à l’image du sommet ICT Africa, ont permis de faire converger des visions parfois hétérogènes sur des sujets aussi stratégiques que la cybersécurité, la sécurité énergétique, la numérisation des corridors transsahariens, ou l’harmonisation des cadres de gouvernance des données.
Ces rencontres initiées par l’Algérie ont directement contribué à accélérer la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), en la dotant d’une feuille de route numérique. En rapprochant les décideurs politiques des acteurs économiques et des innovateurs technologiques, elles ont également permis de dépasser les logiques étatiques pour construire des écosystèmes régionaux d’innovation. Par ailleurs, l’intégration africaine, longtemps freinée par des questions de sécurité, trouve ainsi un nouveau moteur dans «le partage de solutions communes face à des défis communs», qu’il s’agisse de la sécurité alimentaire, de la résilience climatique, de la formation aux métiers de demain, ou de la transformation numérique. Les atouts de l’Afrique se révèlent d’une pertinence fulgurante.
Avec la population la plus jeune du monde, elle ne fournira pas seulement la main-d’œuvre de demain, elle formera les ingénieurs, les data scientists et les concepteurs d’algorithmes qui bâtiront l’économie numérique.
En outre, les réserves de minéraux critiques, cobalt, lithium, terres rares, sont indispensables à la transition énergétique mondiale, mais la véritable valeur ajoutée résidera dans leur transformation locale au sein de chaînes industrielles intégrées. Loin d’être un simple observateur, le continent tout entier, et l’Algérie en particulier, se trouvent face à «un choix de civilisation».

T. K.

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