Forum de la mémoire d’El Moudjahid – Zine El-Abidine Moumdji, dernier membre du Comité central du PPA encore en vie : l’homme qui a traversé le siècle des luttes

Ph. T. Rouabah
Ph. T. Rouabah

Dans l’enceinte du Forum de la mémoire d’El Moudjahid, une rencontre d’une portée historique exceptionnelle est venue sceller, le dialogue entre l’archive scientifique et le témoignage vivant.

Le Forum comme un lieu de la réflexion historique et de la transmission patriotique a offert, hier, l’un de ces instants de grâce et de gravité où l’Histoire, soudain, se fait chair. En effet, c’est une rencontre hors du commun qui s’est tenue au Forum.
Celle de l’historien Daho Djerbal, directeur de la revue "Naqd", figure majeure de l’historiographie algérienne et architecte d’une rigueur académique sans faille, et de Zine El AbidineMoumdji, ultime sentinelle d’une époque révolue, et dernier membre survivant du Comité central du Parti du Peuple Algérien (PPA). Dès l’entrée de Zine El Abidine Moumdji, soutenu par une dignité naturelle qui défie le poids d’un siècle (né en 1926), l’assistance s’est levée dans un murmure respectueux. Les mains se sont levées pour saluer non seulement l’homme, mais ce qu’il incarne: un témoin oculaire, un maillon vivant de la chaîne qui relie l’Algérie d’aujourd’hui aux heures obscures et lumineuses de la lutte pour l’indépendance.

Face à lui, Daho Djerbal, l’érudit au regard aiguisé, a pris place avec la modestie de celui qui sait que, devant un tel témoin, le chercheur se fait avant tout disciple. Dans l'assistance, une foule composée d'historiens, de chercheurs, de moudjahidins et de jeunes générations suspendait son souffle, consciente d'assister à un moment irrévocable. Car chaque parole de Moumdji est désormais un trésor national, et chaque récit une brique supplémentaire dans l'édification de la mémoire collective.

En préambule, l’historien a tenu à situer d’emblée l’importance de l’instant, rappelant avec solennité que «évoquer l’histoire de la Révolution algérienne et le parcours du combattant de la liberté Zine El AbidineMoumdji est une lourde responsabilité, car elle concerne un siècle de lutte». Une mise en garde qui prenait tout son sens dans un contexte où, selon lui, «la jeune génération ignore souvent l’histoire de nombreuses figures marquantes de la Révolution algérienne». Avant d’ajouter, avec une gravité mesurée que «cet oubli est particulièrement dangereux dans le contexte actuel, car il touche à la mémoire collective et aux années de lutte et de résistance pour la liberté, et la plus grande révolution qui ait arraché l’indépendance au joug du colonisateur». Ce qui s’est joué ensuite sous les yeux de l’assistance relevait d’un dialogue aussi rare que précieux, à savoir la confrontation, ou plutôt la symbiose, entre la science historique et la mémoire brute.

D’un côté, le Pr. Djerbal, dont les travaux ont contribué à défricher les archives et à déconstruire les lectures hâtives du nationalisme algérien, a déroulé le fil chronologique avec la précision du chirurgien. Il a rappelé le contexte de l’émergence du PPA, successeur de l’Étoile Nord-Africaine, ses structures clandestines, son rôle dans la maturation de l’idée indépendantiste, et le parcours d’un militant de la première heure. De l’autre, M. Moumdji, d’une voix encore ferme, est venu confirmer, infirmer et enrichir cette trame par le poids indéniable du vécu. Là où l’archive est silencieuse, le témoin parle, et là où le document officiel, souvent rédigé sous la contrainte de la clandestinité ou de la répression coloniale, laisse une part d’ombre, la parole de M. Moumdji a apporté la lumière crue des émotions, des hésitations, des audaces. Il a évoqué les réunions secrètes dans les ruelles de la capitale, le risque permanent de la pendaison, la discipline de fer des cellules militantes, mais aussi les débats passionnés qui animaient le Comité central.

Écoutant le témoignage, le Pr. Djerbal hochait la tête, puis relançait, cherchant à établir une correspondance entre un document d’archives et la mémoire de son interlocuteur. C’était, en soi, une leçon de méthode historique où l’écrit ne prend tout son sens que confronté à la parole, et la parole ne se fait vérité qu’éclairée par la critique des sources.Ce qui a rendu cette édition du Forum si singulière, c’est la manière dont les deux hommes ont tissé un dialogue indirecte où la méthode historique rencontrait l’intimité du souvenir. Pr. Djerbal, dont les travaux sur l’Organisation spéciale et la Fédération de France du FLN sont devenus des références incontournables, a guidé la conversation avec cette précision scientifique qui caractérise son œuvre. Face à lui, Zine El AbidineMoumdji déployait une mémoire d’une acuité remarquable. Ses récits des années de militantisme au sein du PPA, de la clandestinité sous la colonisation, de la coordination avec les structures du mouvement en France, ont donné chair aux analyses de l’historien.

Chaque nom cité — Messali El Hadj, les membres du Comité central, les militants de l’Organisation spéciale — résonnait comme un écho authentique d’une époque révolutionnaire. Cette dynamique entre étude scientifique et témoignage direct illustre parfaitement comment l’histoire algérienne se construit dans ce va-et-vient permanent entre l’archive écrite et la parole des acteurs.

L’historien apporte le cadre analytique, la contextualisation rigoureuse, tandis que le témoin offre la texture humaine, les détails que nul document ne saurait capturer : l’émotion d’une réunion clandestine, la peur et l’espoir mêlés des militants, la chaleur des engagements politiques naissants.

T. K.

Multimedia