Organisée par El Moudjahid, en coordination avec l’association Machaâl echahid, le Forum a restitué la juste place d’un homme dont la vie s’est confondue avec l’histoire même des luttes de libération.
Dans la solennité du siège du quotidien El Moudjahid, un symbole en soi, les voix se sont élevées, non pas pour pleurer un disparu, mais pour célébrer un legs. Ce fut hier, une matinée chargée d’histoire et d’émotion pour rendre hommage à l’une des figures les plus illustres et pourtant les plus discrètes de la diplomatie algérienne Noureddine Djoudi, décédé le 14 mars dernier. Organisée par El Moudjahid, en coordination avec l’association Machaâl echahid, le Forum visait à restituer la juste place d’un homme dont la vie s’est confondue avec l’histoire même des luttes de libération. Disparu il y a quelques jours à peine, Noureddine Djoudi laisse derrière lui un vide immense, mais surtout un héritage diplomatique qui continue de guider les amis de la Révolution. Noureddine Djoudi n’était pas un diplomate ordinaire. Il fut de ceux qui aux lendemains de l’indépendance ont théorisés et mis en pratique une doctrine étrangère basée sur la solidarité active et le soutien indéfectible aux peuples opprimés. Son parcours, ponctué par des postes clés, notamment à l’Organisation de l’unité africaine (OUA), a fait de lui un témoin et un acteur privilégié des grandes convulsions. C’est cette stature historique que sont venus saluer des représentants de pays ayant eux-mêmes bénéficié de cet engagement. Pour Ndumiso Ndima Ntshinga, ambassadeur d’Afrique du Sud en Algérie, la figure de Djoudi est intrinsèquement liée à la libération de son pays. «Dès que j’ai entamé ma mission diplomatique en Algérie, Noureddine Djoudi était l’une des personnalités influentes que je devais rencontrer», a-t-il confié, rappelant un chapitre fondamental de l’histoire sud-africaine. L’ambassadeur a ravivé la mémoire d’une relation privilégiée déclarant que «Djoudi a rencontré Nelson Mandela, l’a accompagné et lui a octroyé toute l’aide nécessaire lorsqu’il faisait ses entraînements avant de revenir en Afrique du Sud pour combattre le régime de l’apartheid». Un témoignage qui prend une dimension particulière lorsque l’on sait que Noureddine Djoudi fut le tout premier ambassadeur d’Algérie en Afrique du Sud post-apartheid. «L’Algérie fut l’un des premiers pays à inaugurer une ambassade chez nous, et le choix de Djoudi illustre son ancrage et son aura diplomatique, car il a consacré sa vie à la défense des causes justes et du droit à l’autodétermination», a ajouté M. Ntshinga.
«Il était comme un père»
L’hommage a revêtu une tonalité profondément humaine avec la prise de parole d'Hector Igarza Cabrera, ambassadeur de Cuba. L’émotion était palpable lorsqu’il a évoqué la mémoire de celui qui fut un soutien indéfectible de la Révolution cubaine et des mouvements de libération en Amérique latine. «Noureddine Djoudi était comme un père pour moi. Non pas pour une quelconque différence d’âge, mais pour son immense culture diplomatique et son savoir-faire», a-t-il déclaré, soulignant que la connaissance qu’avait Djoudi des mouvements de libération «a fait de lui un fervent défenseur des idéaux de la liberté». L’ambassadeur a rappelé que «l’Algérie était la base arrière des mouvements de libération, pas seulement en Afrique ou en Amérique latine, mais partout où la liberté était en lutte contre le colonialisme». Il a tenu à souligner un moment d’anthologie : la rencontre entre Noureddine Djoudi et Ernesto Che Guevara en 1965, une rencontre «chargée de signification historique», symbole de l’axe stratégique et idéologique unissant Alger et La Havane dans le combat anti-impérialiste.
«On pensait qu’il était éternel»
Au-delà des représentations officielles, l’hommage a aussi été celui des proches et des observateurs privilégiés de ce parcours hors du commun. Leila Boukli, ancienne directrice de la Chaîne III de la Radio nationale, a livré un témoignage marqué par la tristesse et la reconnaissance. «En tant que fin connaisseur de l’Afrique, il se proposait toujours d’apporter des éclairages pertinents sur tout ce qui concerne le continent», a-t-elle rappelé, dépeignant l’image d’un homme d’une rigueur intellectuelle rare. «On pensait qu’il était éternel, mais le voilà qu’il nous quitte précipitamment», a-t-elle regretté, avant de conclure «voilà que les amis de l’Algérie et les mouvements de libération perdent un ami et un humaniste». Un sentiment partagé par Nacer Belkacem, secrétaire général de l’Association internationale des amis de la Révolution, qui a salué en Noureddine Djoudi «un diplomate habile et un défenseur acharné des droits des peuples», résumant en quelques mots l’essence de son combat. L’ambiance, tout au long de la cérémonie, fut imprégnée de cette solennité propre aux grands moments de mémoire. Entre recueillement et fierté, les participants ont évoqué l’aura singulière de cet homme d’État. «L’Algérie est la Mecque des révolutionnaires», a rappelé l’ambassadeur de Cuba. Et en ce lieu, l’histoire de la vie de Noureddine Djoudi, mêlée à celles de Mandela, du Che et de tant d’autres, continuera d’inspirer les générations futures.
T. K.
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Le passage du défunt au forum immortalisé
L’assistance a été sensible à la symbolique du lieu, El Moudjahid, journal historique de la Révolution, devenu l’écrin de cet hommage. Dans un geste chargé d’émotion, le quotidien El Moudjahid a offert à travers son président-directeur général Brahim Takheroubt à l’Association internationale des amis de la Révolution, une photographie de Noureddine Djoudi lors d’un précédent passage au Forum du journal. Cette photo, au-delà de l’instant figé, est le symbole d’une continuité. Celle d’une mémoire que l’on transmet et d’un engagement qui ne s’éteint pas. Elle témoigne de la reconnaissance de la famille médiatique et mémorielle envers un homme dont la vie incarna la générosité diplomatique de l’Algérie. Les invités ont emporté avec eux l’image d’un homme discret mais immense, dont le parcours rappelle que l’Algérie, terre de martyrs, fut aussi un phare pour les révolutionnaires du monde entier.
T. K.
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Ils ont dit :
Mustapha Aït Mouhoub, chargé de communication de l'association internationale des Amis de la Révolution algérienne : «Notre révolution a une dimension humaine»
«Noureddine Djoudi disait que le concept lié à ce qu'on appelle le "monde post-colonial" est insignifiant tant qu'il y a des peuples qui vivent sous le colonialisme. Il citait à ce propos les peuples sahraoui et palestinien. Pour lui, ce sont deux modèles de colonialisme qui perdurent encore dans le monde. Cette vision stratégique considère l'Afrique comme un foyer central de luttes pour la souveraineté. Il soulignait l'importance des enjeux diplomatiques et politiques dans les années 70, époque où l'Algérie, actrice majeure, a dû faire face à des tentatives de marginalisation au sein de l'Organisation de l'Unité africaine (OUA), aujourd’hui UA. Djoudi disait qu'il ne faut pas enfermer notre révolution dans un carcan ethnique ou religieux. Il affirmait toujours que notre révolution est une révolution avec une dimension et des valeurs humaines universelles».
Noureddine Essed, membre de l'association internationale des Amis de la Révolution : «Il était un guide, une mémoire vivante»
«Noureddine Djoudi est un monument de la diplomatie algérienne, mais aussi un homme d'une grande humilité et d'une profonde culture. Il ne se contentait pas d'être un président de bureau mais il était un guide, une mémoire vivante qui nous rappelait sans cesse que la diplomatie n'est pas seulement une affaire de chancelleries, mais une affaire de principes et de valeurs humaines. Il faut dire que cet homme est resté fidèle, jusqu'à son dernier souffle, à la doctrine de la Révolution du 1er Novembre. Pour lui, l'indépendance de l'Algérie était incomplète tant que d'autres peuples subissaient encore le joug colonial. Il disait souvent que l'Algérie a une dette envers tous ceux qui l'ont soutenue durant sa lutte, et que notre devoir est de rendre cette solidarité au monde entier.»
Rachid Hanifi, ancien président du comité olympique Algérien (COA) : «Djoudi considérait le sport comme un facteur d'unité»
«Personnellement, j'ai eu la chance de le connaître le moudjahid Noureddine Djoudi très tôt, non seulement sur le plan professionnel, mais aussi à travers des liens de fraternité qui nous unissaient, notamment sur la question de la diplomatie sportive et l'engagement africain. Ce que je retiens de lui, au-delà de ses immenses qualités de diplomate de l'État, c'est son apport considérable à la diplomatie sportive. Djoudi comprenait que le sport était un vecteur de souveraineté et un outil de rayonnement pour l'Algérie, notamment au sein du continent africain. Lorsqu'il occupait des fonctions au sein de l'Organisation de l'Unité africaine (OUA), il a toujours veillé à ce que le sport soit un facteur d'unité entre les peuples africains».
Mahrez Lamari, militant des droits de l'homme : «Un homme attaché aux valeurs nobles de l'humanité»
«Djoudi a mis son expérience au service de l'action sur le terrain. Chez lui, l'acte rejoignait toujours la parole. L'homme était reconnu par tous comme un militant dont le long parcours se retrouvait aux premières lignes de tous les combats nobles et justes. Djoudi était toujours attachés aux valeurs nobles de l'humanité. Je m'incline devant son courage, sa loyauté indéfectible et son combat qu'il défendait resteront gravés».
Propos recueillis par Zine Eddine Gharbi