Par Assad Si El Hachemi
L’évolution de tamazight en Algérie constitue l’un des processus institutionnels les plus significatifs de l’histoire contemporaine nationale, tant par sa portée culturelle que par sa dimension politique et stratégique. En quelques décennies, la langue amazighe a connu une progression continue et maîtrisée dans les domaines de l’enseignement supérieur, de la recherche scientifique, de la valorisation patrimoniale, de l’édition, de la production intellectuelle et de la présence dans l’espace public.
Cette trajectoire reflète une vision de l’État fondée sur la continuité de l’action publique, la consolidation graduelle des acquis et l’intégration harmonieuse de toutes les composantes de l’identité nationale dans un même projet de modernisation, de stabilité et de cohésion.
Au-delà de la seule question linguistique, le parcours de tamazight exprime la capacité des institutions algériennes à accompagner les évolutions de la société en inscrivant la reconnaissance culturelle dans sa dimension nationale. Il démontre qu’une politique publique ambitieuse peut concilier fidélité aux héritages historiques et adaptation aux exigences du présent. En ce sens, la promotion de tamazight participe d’une conception moderne de la gouvernance, où la diversité culturelle est pensée comme une ressource stratégique, un facteur de cohésion sociale et un levier de l’unité nationale.
Plus de 36 ans après son introduction à l’université, tamazight apparaît aujourd’hui comme un champ académique structuré, adossé à des formations spécialisées, à des centres de recherche et à des compétences reconnues. Elle s’affirme également comme un espace de création dynamique, porté par une production littéraire en expansion, par le développement de la traduction, par l’essor éditorial et par la valorisation croissante du patrimoine immatériel. Ce parcours atteste de la capacité de l’État à transformer une aspiration historique en politique publique pérenne, articulée autour de la formation, du savoir, de la transmission et de la reconnaissance institutionnelle.
Tamazight apparaît ainsi, non seulement comme une composante essentielle de l’identité nationale, mais également comme un facteur de cohésion sociale et d’approfondissement du sentiment d’appartenance. En reconnectant les citoyens à la profondeur historique du pays et à la richesse de ses expressions culturelles, elle renforce l’adhésion à une nation authentique, consciente de ses racines et confiante dans son avenir. Dans cette perspective, la valorisation de tamazight dépasse le champ culturel : elle participe pleinement à la construction d’une Algérie moderne, unie et fidèle à toutes les dimensions de son histoire.
Une étape fondatrice : l’entrée de tamazight à l’université
Le développement institutionnel de tamazight dans l’enseignement supérieur remonte à 1990 avec l’ouverture du premier département de langue et culture amazighes à l’université Mouloud Mammeri. Cette date constitue un repère majeur dans l’histoire universitaire nationale et marque l’entrée de la langue amazighe dans une nouvelle phase de structuration scientifique et institutionnelle.
Pour la première fois, tamazight intégrait pleinement l’espace académique, non seulement comme langue d’enseignement, mais aussi comme objet de recherche, champ d’expertise et domaine légitime de production du savoir. Il s’agissait d’une avancée décisive, inscrivant la diversité linguistique et culturelle algérienne au cœur même des institutions chargées de former les élites, de produire la connaissance et d’accompagner les transformations de la société.
Dès sa création, ce département a été conçu selon une vision ambitieuse et multidimensionnelle. Il a mis en place une formation de magister articulée autour de trois spécialités majeures : la linguistique, la littérature et la socio-anthropologie.
Les premières promotions formées dans ce cadre ont constitué le noyau initial d’une expertise nationale appelée à se développer dans la durée. Chercheurs, enseignants, encadreurs pédagogiques et spécialistes issus de cette expérience pionnière ont ensuite contribué à l’extension de l’enseignement de tamazight, à l’enrichissement des travaux scientifiques, à la production d’outils pédagogiques et à la diffusion des connaissances dans de nombreux secteurs institutionnels et culturels.
L’importance de cette initiative dépasse largement le seul cadre universitaire. Elle a représenté un signal politique et intellectuel de premier ordre, affirmant que la richesse historique, linguistique et culturelle de l’Algérie devait naturellement trouver sa place dans les espaces du savoir et de la recherche.
L’université a ainsi joué un rôle pionnier et structurant dans la reconnaissance scientifique de tamazight. Ce faisant, elle a contribué à inscrire durablement tamazight dans les politiques publiques, tout en démontrant que la promotion culturelle, lorsqu’elle s’appuie sur le savoir et sur des institutions solides, devient un puissant facteur de cohésion nationale, de confiance collective et de projection vers l’avenir.
Une extension progressive sur l’ensemble du territoire national
L’élan fondateur engagé en 1990 ne s’est pas limité à une expérience inaugurale. Il s’est progressivement transformé en une véritable politique nationale d’extension de l’enseignement universitaire de tamazight, fondée sur la continuité de l’action publique, l’équilibre territorial et la volonté d’inscrire durablement la langue amazighe dans le paysage académique algérien.
Dès l’année universitaire 1991-1992, l’ouverture d’un nouveau département à l’université Abderahamne Mira de Béjaïa a constitué une première étape majeure de cette dynamique d’élargissement. Elle a également permis l’émergence de nouveaux pôles intellectuels contribuant à l’enrichissement des études amazighes et à la diffusion des compétences à l’échelle nationale.
L’extension s’est poursuivie en 2008 avec l’ouverture d’un département à l’université Akli Mohand Oulhadj de Bouira, puis en 2013 à l’université Hadj Lakhdar de Batna. Ces créations successives ont confirmé la solidité de l’engagement de l’État en faveur de tamazight et la maturité croissante du processus engagé. Elles ont surtout démontré que la promotion de la langue amazighe relevait d’une perspective pleinement nationale, dépassant toute lecture locale restreinte.
L’année universitaire 2019-2020 a marqué une étape particulièrement significative avec l’ouverture d’une filière à l’Université Hadj Moussa Ag Akhamouk de Tamanrasset. En consacrant la présence de tamazight dans le Grand-Sud, cette avancée a donné une expression concrète à la profondeur territoriale de la politique menée.
Cette extension graduelle revêt une portée qui dépasse la seule création de structures universitaires. Elle traduit une conception équilibrée du développement national, où l’accès au savoir, à la recherche et à la formation constitue un vecteur d’égalité entre les territoires. Elle montre également que la reconnaissance institutionnelle de tamazight s’est construite dans la durée, par des réalisations concrètes et par l’implantation progressive d’espaces académiques capables de porter la langue vers de nouveaux horizons scientifiques et professionnels. Des initiatives structurantes au service de la qualité et de la transmission
Le développement de tamazight dans l’enseignement supérieur ne s’est pas limité à l’ouverture de départements. En 2016, une section dédiée à la formation des enseignants de tamazight pour le cycle primaire (PEP) a été ouverte à l’École normale supérieure de Bouzaréah. Cette réalisation a permis de renforcer la jonction entre université et école, en préparant des cadres pédagogiques qualifiés capables d’assurer la transmission de la langue dès les premières années de scolarisation. En 2017, la création du Centre national de recherche en langue et culture amazighes (CNRLCA) a marqué une nouvelle étape décisive. Cette institution scientifique offre un cadre dédié aux recherches linguistiques, terminologiques, patrimoniales et culturelles.
En 2022, une formation spécialisée en traduction : tamazight-arabe-français-anglais (en deux filières) a été lancée dans les Facultés des lettres et des langues de l’université Mouloud Mammeri et de l’université Abderahmane Mira de Béjaïa.
Plus récemment, En 2023, une section de tamazight a également été ouverte à l’École supérieure des sourds-muets de Beni Messous, témoignant de la dimension inclusive de cette politique éducative et de la volonté d’élargir l’accès à la formation à l’ensemble des publics. Enfin, depuis l’année universitaire 2025-2026, deux nouvelles sections de tamazight ont été ouvertes dans les Écoles normales supérieures de Tizi Ouzou et Béjaïa.
Une expertise nationale aujourd’hui consolidée
L’ensemble des réalisations accomplies dans le domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche a permis l’émergence progressive d’une expertise nationale solide, diversifiée et aujourd’hui pleinement consolidée autour de tamazight. Des milliers d’étudiants ont pu bénéficier d’un parcours universitaire complet consacré à la langue amazighe : d’abord à travers les formations de magister mises en place dès les années 1990, puis dans le cadre du système LMD avec la licence, le master et le doctorat.
Au fil des années, cette dynamique a permis de constituer un vivier national de compétences hautement qualifiées dans des domaines variés : linguistique, didactique, littérature, traduction, terminologie, anthropologie, patrimoine immatériel, recherche documentaire, ingénierie pédagogique et production éditoriale.
Les compétences issues de ces parcours occupent aujourd’hui une place active dans l’Education nationale, où elles participent à l’enseignement et à la transmission de la langue aux nouvelles générations. Dans les centres de recherche et les institutions spécialisées, elles prennent part à l’élaboration de corpus, aux travaux terminologiques, à la documentation du patrimoine oral et à l’enrichissement des connaissances sur les variantes linguistiques nationales. Leur apport se manifeste également dans les institutions publiques, les médias, la traduction, l’édition, la culture, les industries créatives et l’ensemble des secteurs liés à la production et à la circulation du savoir. Au-delà des parcours individuels, ces ressources humaines constituent un capital stratégique pour le pays. Elles permettent à l’Algérie de disposer de compétences internes capables de porter ses politiques publiques avec autonomie, expertise et continuité, tout en consolidant la souveraineté culturelle et scientifique nationale. L’expérience algérienne montre ainsi que les avancées les plus profondes sont celles qui s’inscrivent dans le temps long, associent formation et action publique, et transforment la reconnaissance culturelle en capacités concrètes au service de la nation.
Patrimoine amazigh : une valorisation nationale en pleine dynamique
La promotion de tamazight dépasse aujourd’hui le seul cadre académique. Elle s’inscrit dans une dynamique plus large touchant le patrimoine matériel et immatériel, la mémoire collective, les arts, la littérature et l’édition. Une langue se renforce pleinement lorsqu’elle vit aussi dans les livres, les créations artistiques, les traditions et les espaces culturels. Un important travail de valorisation concerne les contes, la poésie populaire, les chants, les rites, l’artisanat, la toponymie et les savoir-faire locaux.
Festivals, colloques et rencontres scientifiques organisés à travers le pays contribuent à transmettre cette richesse aux nouvelles générations et à lui donner une visibilité renouvelée. Dans cette dynamique, le Haut commissariat à l’amazighité (HCA) occupe une place centrale. L’institution s’est affirmée comme un acteur majeur de l’édition, de la publication scientifique et de l’organisation de manifestations consacrées à la mémoire nationale ainsi qu’au patrimoine culturel.
Une production littéraire et éditoriale en essor
Le champ littéraire en tamazight connaît, depuis plusieurs années, une évolution particulièrement remarquable qui confirme la vitalité créatrice de cette langue et son inscription durable dans l’espace culturel national. Roman, poésie, théâtre, essais, littérature jeunesse, travaux universitaires et publications patrimoniales témoignent d’une diversification croissante des formes d’expression. Cette richesse éditoriale traduit la capacité de tamazight à investir l’ensemble des genres littéraires et intellectuels, en conjuguant fidélité aux héritages culturels et ouverture sur les questionnements contemporains.
De nouvelles générations d’auteurs, aux côtés de figures déjà reconnues, participent ainsi à renouveler les imaginaires, à enrichir les récits collectifs et à consolider la place de la langue amazighe dans la vie intellectuelle algérienne. Le secteur éditorial accompagne pleinement cette dynamique. La multiplication des ouvrages publiés en tamazight, ou traduits vers cette langue, élargit progressivement l’accès à la lecture, favorise la circulation des idées et renforce la présence de cette production dans l’espace public. Les maisons d’édition, les salons du livre, les rencontres littéraires ainsi que les différents programmes institutionnels jouent un rôle décisif dans la diffusion des œuvres, la découverte de nouveaux talents et la structuration d’un lectorat toujours plus large.
Dans cette trajectoire ascendante, la création en 2020 du Prix du Président de la République de la langue et de la littérature amazighes, organisé annuellement par le HCA, constitue un acquis majeur et un jalon historique. Cette distinction a apporté une impulsion nouvelle à la production intellectuelle en tamazight en installant un cadre national de reconnaissance fondé sur l’excellence, la créativité et la contribution scientifique. Le sens profond de cet acquis dépasse la seule dimension honorifique. En consacrant un Prix de cette envergure, la nation affirme que la langue amazighe relève pleinement de son patrimoine commun et qu’elle représente un espace légitime d’expression, de savoir et d’innovation.
Ce prix joue également un rôle structurant dans l’écosystème culturel. Il stimule la production d’œuvres originales, valorise les travaux académiques, soutient la traduction, encourage l’enrichissement terminologique et contribue à faire émerger de nouveaux talents. Par son existence même, il favorise l’installation progressive de standards de qualité et d’exigence qui profitent à l’ensemble du champ littéraire et scientifique.
Au-delà de ses lauréats, cette distinction possède une portée symbolique nationale. Elle rappelle que la pluralité linguistique et culturelle de l’Algérie constitue une richesse stratégique et qu’investir dans la création intellectuelle revient aussi à consolider la cohésion nationale.
Diversité linguistique et cohésion nationale
L’un des acquis les plus significatifs des politiques publiques menées ces dernières années réside dans la valorisation de la diversité linguistique nationale comme dimension constitutive de l’identité algérienne. À travers les enquêtes de terrain, la Constitution de corpus scientifiques, la documentation des usages oraux, la collecte du patrimoine immatériel et l’étude des variantes régionales, un travail structurant a été engagé afin de mieux connaître, préserver et transmettre la richesse des expressions amazighes présentes sur l’ensemble du territoire national, du Nord aux régions sahariennes. Cette orientation revêt une portée qui dépasse le seul champ linguistique.
En accordant à chaque expression linguistique sa juste place dans le récit national, l’Algérie affirme que son unité se nourrit de la diversité de ses héritages et de la complémentarité de ses composantes historiques. Tamazight apparaît ainsi comme un puissant facteur de cohésion sociale, en ce qu’elle relie les citoyens à une mémoire partagée, favorise le dialogue entre les territoires et renforce le sentiment d’appartenance à une même communauté nationale. Dans cette même dynamique, l’institutionnalisation de Yennayer en tant que journée chômée et payée constitue un acquis hautement symbolique et profondément structurant. En consacrant officiellement cette date dans le calendrier national, l’État a donné une visibilité nouvelle à un repère historique enraciné dans la mémoire collective et dans la profondeur civilisationnelle du pays.
Chaque célébration, marquée à travers le pays par des festivités, des manifestations culturelles, des rencontres scientifiques et des initiatives portées notamment par le Haut commissariat à l’amazighité, renforce le sentiment d’appartenance à une nation authentique, consciente de la richesse de ses racines et fière de la continuité de son histoire.
La reconnaissance de Yennayer dépasse ainsi la dimension commémorative. Elle inscrit dans l’espace public une mémoire collective fédératrice, rapproche les générations autour de traditions communes et rappelle que la culture nationale se construit dans la continuité de toutes ses strates historiques. Elle contribue également au rayonnement culturel de l’Algérie en affirmant, sur la scène nationale et internationale, l’originalité de son héritage civilisationnel.
Conclusion
Le parcours de tamazight en Algérie illustre la réussite d’une politique progressive, structurée et résolument tournée vers l’avenir. De l’université à la recherche, de l’école à l’édition, du patrimoine à la création contemporaine, la langue amazighe s’est affirmée comme une composante pleinement intégrée de la vie nationale.
Cette expérience démontre qu’en matière culturelle et éducative, les avancées les plus solides sont celles qui s’inscrivent dans la durée, reposent sur des institutions fortes et associent reconnaissance identitaire, excellence académique et cohésion nationale. Tamazight apparaît ainsi, non seulement comme un héritage précieux, mais aussi comme une ressource vivante de savoir, de créativité et de projection collective pour l’Algérie de demain.
A. S E. H.
(*) Secrétaire général du Haut commissariat à l’amazighité (HCA)